mardi 7 avril 2015

L'Evidence absurde - Essais et notes 1 (1926-1934 ) de René Daumal



René Daumal connaît la nature du rire absurde en sa qualité de pataphysicien et il sait que ce n’est pas drôle. C’est pourquoi on peut en rire tout le temps, avec force et méchanceté, jusqu’à sentir passer sur sa peau « le granuleux hérissement du sublime »


L’essai consacré à Spinoza (« Le non-dualisme de Spinoza ou la dynamite philosophique ») nous aidera à mieux comprendre cette position limite, menaçante comme une crise épileptique. Il suffit de se souvenir que Spinoza a écrit : « L’âme en effet éprouve la Joie lorsqu’elle agit, c’est-à-dire lorsqu’elle connaît, et la Tristesse lorsqu’elle pâtit ». La joie ne doit pas être confondue avec le plaisir. La joie naît dans les souffrances de la connaissance. Elle est absurdement voulue malgré les souffrances mais se révèle savoureuse à un degré extatique que jamais les plaisirs subis ne sauraient égaler. Voilà ce qu’est la joie : la souffrance dans le but de connaître. Ce n’est pas une joie drôle, c’est le rire terrible qui veut faire éclater le scandale : l’humanité a appris le langage pour dissimuler ses angoisses. Oui, le langage ne serait qu’un lénifiant sans valeur, dévitalisé, abandonné aux bavards ensommeillés :


« Et si à nous autres pataphysiciens le rire souvent secoue les membres, c’est le rire terrible devant cette évidence que chaque chose est précisément (et selon quel arbitraire !) telle qu’elle est et non autrement, que je suis sans être tout, que c’est grotesque et que toute existence définie est un scandale. »


Lui, René Daumal, joue au « Grand jeu » sans règles et danse avec toute l’énergie flamboyante non de son corps -perdu à ses origines animales- mais de sa poésie, qui devrait être à l’image de ce déchaînement primaire. Forces tribales qui ne représentent pas la sympathique et naïve enfance des civilisations, ainsi qu’ont voulu nous le faire croire certains critiques d’art lorsqu’ils ont découvert les objets nègres, mais la violence sans mots de la vie.


« […] fourrez donc seulement la tête dans cette tête en viande d’arbre et en ficelle, pour voir du point de vue des millénaires ici présents, pour voir du point de vue du bout de bois, du dedans du dedans, du dehors du dehors […]. »


René Daumal donne le tournis et à la fin de la voltige, lumière : quelques réseaux de compréhension se seront retrouvés. La sauvagerie devient véritablement sublime, peuplée de ses arbres tortueux, de ses animaux charognards et de ses peuplades primitives, et nous fait regretter de n’être qu’un animal domestiqué.

Vous trouvez que l'art nègre est beau, tendre et réconfortant comme la petite poupée de l'enfance ?

Citation :
« Vous croyez peut-être que [les objets nègres] sont beaux, les bonshommes, vous croyez peut-être qu’ils sont drôles, et qu’ils ont le génie et la fraîcheur de la jeunesse et le charme si particulier (tatsim ! tatsim !) des « peuples-enfants », et bien au goût du jour, pas vrai, morveux de la cervelle, civilisés, mais regardez-les, ces bouts de bois, ils se foutent de vous. Si vous saviez à combien de déluges d’eau, de vent, de feu ils ont survécu avec leur rire d’au-delà toutes les voûtes crâniennes et célestes, qui est de chaque instant, qui est de chaque battement de ta tempe, monsieur, rire au fil de rasoir au ras de l’artère gonflée de ton sale sang de fausse brute ! »


Une liberté chère à Spinoza :

Citation :
« La liberté n’est pas libre-arbitre mais libération : elle est la négation de l’autonomie individuelle. […] Tout ce qui tend à me limiter, corps, tempérament, désirs, croyances, souvenirs, je veux le laisser au monde étendu, et en même temps au passé, car cet acte de négation est créateur de la conscience et du présent, acte unique et éternel de l’instant. »

Citation :
« [L’abnégation] est la seule action qui soit libre ; je veux dire, non pas que l’on soit libre de faire ou de ne pas faire, mais que l’on accomplit en restant libre. »

Citation :
« Ne rien affirmer qui me définisse à jamais, ou qui définisse quoi que ce soit à jamais, car ce serait encore me définir en face de quelque chose, mais laisser mes opinions et mes croyances naître, se développer, changer de formes d’expression comme l’insecte accepte ses métamorphoses […]. »

Citation :
« « Spectacles », « distractions », « divertissements », honte ! Regarder passivement, s’oublier, s’évader de soi, se détourner de la Grosse Question, voilà l’immonde plaisir de milliers de mes contemporains, chaque jour, collectivement, en matinée et en soirée. »


Et l'influence des philosophies indiennes :

Citation :
« Un individu, c’est l’illimité se pensant limité, donc privé de soi-même, torturé dans une forme particulière. Si tu comprends ceci, tu ne cesseras plus de voir le spectacle atroce d’une foule de souffrances visibles sous les formes des corps. »

Citation :
« S’éveiller, c’est se mettre à penser quelque chose extérieur à soi-même ; celui qui s’identifie à son corps, ou à quoi que ce soit, tombe dans le sommeil.


Une lucidité qui va de paire avec la volonté de mettre fin aux illusions positiviste et scientifique :

Citation :
« Ce n’est pas une théorie de la connaissance qui est à combattre, c’est l’impuissance des occidentaux à dépasser l’activité intelligente. »

Citation :
« La science cherche, c’est donc vrai, l’explication par l’identité. Son danger est que, malgré son échec, elle veut s’imposer comme seul mode de recherche de l’identique. »

Citation :
« Il faut quitter cette vue abstraite d’un univers fait de choses individuelles, existant chacune pour soi et se déterminant les unes les autres devant la conscience immuable de l’homme qui cherche seulement à voir le lien causal ; il faut revenir à la vision concrète et immédiate de moments successifs, à chaque instant déterminés par un acte de l’esprit. »


« Celui qui voit l’absurde souffre ce supplice : avoir le Mot-de-la-fin-de-tout sur le bout de la langue, mais imprononçable. »


« O bipèdes sociaux inaptes à la mensuration du nombre π ! »


*Illustration d'Artür HARFAUX



René Daumal a écrit un essai de quelques pages sur Spinoza et tout particulièrement sur l'Ethique.
Je ne peux qu'approuver corps et âme ce magnifique témoignage d'amour à l'oeuvre de Spinoza. Témoignage d'amour et de sauvetage ?

Et donc, que nous raconte l'Ethique ?


« Le point de départ est le nombre deux. L’Ethique raconte le douloureux chemin depuis la dualité jusqu’à la Joie, la Connaissance et l’Amour de l’Unité. »

Spinoza nous aide à dépasser le dualisme cartésien en nous acheminant à la résolution en acte de l'antinomie classique corps/âme. Il détruit en même temps le Dieu de la théologie classique. Celui-ci redevient Etre, Substance, Pensée et Etendue. C'est pourquoi on a souvent dit que Spinoza était athéiste ou panthéiste, au choix, selon les inclinations individuelles de chacun.


« A la limite, comme disent les mathématiciens, « Dieu » est une façon de ne pas dire l’indicible extrémité où l’être embrasse la réalisation de tous les possibles. »


René Daumal résumé simplement les raisons pour lesquelles Spinoza, en abolissant le libre-arbitre, nous rend véritablement libre :

« Mais l’homme expérimente que s’il ne fait aucun effort, il perd peu à peu la notion même de son existence. Il agira donc. Il ne peut pas faire ce qu’il a voulu. Mais il voudra ce qu’il fait. Etant, il veut persévérer dans l’être, il veut se connaître, progresser selon sa nécessité propre. Connaître et vouloir sont un pour lui. Il n’a pas l’inconcevable libre arbitre qui lui permettrait de « choisir » entre deux contingences. Mais il tend à se libérer de toutes les contingences. »


Le seul Bien est ce qui est vraiment utile. Le seul moyen de le réaliser se fait par la connaissance en acte qui unit le corps et l'âme : 

« Les propositions de l’Ethique, si simples mais si fulgurantes dans leur brièveté, ruinent la morale théologique basée sur la foi aveugle, et aussi bien la « morale laïque » fondée sur un devoir incompréhensible. Revenant à la tradition socratique, Spinoza réunit à nouveau le Vrai, le Bien et l’utile. » 

Autre innovation de Spinoza : association de la Joie et de la Vertu : 

« Une autre opposition qui s’évanouit dans l’œuvre de Spinoza, c’est celle de la Joie et de la Vertu. La doctrine dite « chrétienne » a solidement implanté dans l’opinion du monde occidental le préjugé que la souffrance est bonne par elle-même, et la Joie mauvaise : l’homme doit souffrir sur cette terre, pour gagner […] un bonheur perpétuel dans le ciel. […] Mais ce que le monde chrétien a oublié, c’est que la souffrance n’est pas celle de l’être qui progresse ; mais de ce qu’il dépasse, surmonte et brise dans son progrès. Et sa Joie essentielle est à la mesure même de cette souffrance. »

Il reconnaît que la joie n'est pas le plaisir. Elle naît dans les souffrances et est absurdement voulue malgré les souffrances. La joie désigne les souffrances dans le but de connaître et s'oppose à la tristesse qui désigne les plaisirs subis. On comprend toutefois que ce n'est pas une joie drôle (René Daumal n'était pas pataphysicien pour rien).

Conclusion:

« Ce que je puis dire de mieux à sa gloire, persuadé que d’autres pourront le dire aussi, c’est qu’il m’a fait gagner du temps. »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire