mercredi 1 avril 2015

La Pornographie (1960) de Witold Gombrowicz





En Pologne pendant la seconde guerre mondiale, Frédéric et Witold, réunis presque à contre-gré dans la méfiance et le dégoût, vont passer plusieurs semaines ensemble à la campagne chez leur ami Hippolyte, un résistant déserteur. Ils rencontreront également un jeune homme (Karol) et une jeune femme (Hiena) autour desquels se cristalliseront leurs pulsions érotiques ambivalentes. L’imagination qu’ils investissent à constituer ce couple fantasmé mêle la grandeur presque épurée des sentiments aux délires les plus érotiques. La pornographie sert simplement à décrire la résultante suivante : tous les gestes et toutes les conversations apparemment les plus anodins n’ont pas d’autre but que le fantasme de réunion sexuelle. Frédéric et Witold, malgré leur dégoût et leur mutisme réciproque, finiront cependant par nourrir une excitation respective et la mise au plan de leurs petits projets pornographiques leur permettra d’entamer une correspondance effrayante : le média de communication virtuel devient la seule trace d’authenticité et de réalité dans ce jeu de relations. Le couple homosexuel des adultes se noue dans l’asservissement du couple des jeunes campagnards, supposés innocents, soupçonnés ponctuellement d’impureté, et l’excitation des adultes croît à mesure que les plus jeunes sont dominés, asservis par leur obéissance aux plans secrètement concoctés par leurs manipulateurs. 


Witold Gombrowizc, dans un entretien avec Dominique de Roux, parle ainsi de l’intrigue de la Pornographie : 


« Nous, Frédéric et moi, deux messieurs d’un certain âge, nous apercevons un jeune couple, une fille et un garçon, qui semblent être faits l’un pour l’autre, soudés l’un à l’autre par un sex-appeal réciproque qui saute aux yeux. Mais eux, c’est comme s’ils ne s’en apercevaient pas, cela se noie pour ainsi dire dans leur juvénile inaptitude à l’accomplissement (la maladresse propre à leur âge).
Nous, les vieux, cela nous excite, nous voudrions que le charme prît corps. Et, avec précaution, en sauvant les apparences, nous nous mettons à les aider. Mais nos efforts n’aboutissent à rien. »



Et dans son journal, il écrivait : « Le « physique » m’était nécessaire, indispensable même, comme contrepoids à la métaphysique. D’ailleurs la métaphysique appelle la chair. Je ne crois pas en une philosophie non érotique. Je ne fais pas confiance à la pensée quand elle se délivre du sexe. »


Et pourtant, le paradoxe de la Pornographie c’est de ne présenter, justement, aucune allusion directe au sexe. S’il n’avait été question que de cela, peut-être le livre se serait-il appelé l’Erotique. Mais ici, ce qui met mal à l’aise et ce qui excite, c’est la manipulation, la domination, l’humiliation et la récupération du sexe pour masquer le dégoût que la vie semble parfois éprouver pour certains individus. Et même comme cela, le verbe reste simple, jamais cru ni explicite. Le lecteur lui-même est obligé de devenir complice pour prendre conscience du caractère pornographique de ce jeu à quatre. Witold Gombrowicz ne réfléchit pas au dilemme classique sur la dualité entre l’âme et le corps. Il sait qu’il y a des cerveaux, et qu’il y a des corps. Frédéric et Wttold sont les vieux cerveaux qui essaient de se connecter aux jeunes corps de Karol et d’Henia pour produire l’érection. 


« Et, comme si la mesure n’était pas encore comble, cette idée délirante, sortie tout droit de l’asile de fous, dégénérée et sauvage, cette idée répugnante d’intellectuel, exhala, comme un buisson en fleurs, une odeur entêtante, divine, oui, à la vérité elle était sublime ! »


Une lecture politique de ce roman pourrait également nous amener à considérer la pornographie comme traduction des sordides petits intérêts personnels, ceux-ci qui s’échelonnent jusqu’au paroxysme à cause de la décadence mégalomaniaque de quelques-uns qui ont injustement reçu le pouvoir, ainsi que nous le laisse à penser ce petit message griffonné par Frédéric à Wttold : « Il faut collaborer à l’action clandestine de Hippo. Sans révéler que notre action clandestine vise un autre but. Faites comme si vous étiez plongé jusqu’au cou dans la lutte nationale, dans l’action de l’A.K., dans le dilemme Pologne-Allemagne, comme s’il ne s’agissait que de cela…quand en fait il ne s’agit que de faire en sorte que : HENIA AVEC KAROL ». Pensée pornographique ultime : rien d’autre n’est vrai que la pornographie. On s’en délecte avec dégoût. 

La scène de l'église se produit dans les premières pages du livre. Elle provoque un ébranlement. Comment une sensation aussi abstraite a-t-elle pu être saisie aussi clairement ? Première pornographie du livre : Gombrowizc lit dans nos chairs jusqu'à la cervelle :

Citation :
« Il priait » aux yeux des autres et à ses yeux mêmes, mais sa prière n’était qu’un paravent destiné à cacher l’immensité de sa non-prière… c’était donc un acte d’expulsion, un acte « excentrique » qui nous projetait au-dehors de cette église dans l’espace infini de la non-foi absolue, un acte négatif, l’acte même de la négation.
[…]
A vrai dire c’était comme si une main avait retiré à cette messe sa substance et son contenu –et le prêtre continuait de se démener, de s’agenouiller, de passer d’un côté de l’autel à l’autre, et les enfants de chœur faisaient sonner leurs clochettes, et des volutes de fumée montaient de l’encensoir, mais tout le contenu s’en échappait comme le gaz d’un ballon crevé, et la messe devint toute flasque dans sa terrible impuissance… pendante… incapable de procréer ! Et cette privation de contenu était un meurtre perpétré en marge, en dehors de nous, en dehors de la messe, par le moyen d’un commentaire muet mais meurtrier d’une personne de l’assistance.
[…]
Le processus qui se déroulait devant mes yeux dénudait la réalité in crudo… il commençait par anéantir le salut et de ce fait rien ne pouvait plus sauver toutes ces gueules d’abrutis, nauséabondes, dépouillées maintenant de tout style et offertes toutes crues, comme de bas morceaux de viande à l’étal d’une boucherie. Ce n’était plus « le peuple », ce n’étaient plus « les paysans » ni même « des hommes », c’étaient des créatures telles quelles… telles quelles… et leur saleté naturelle s’était vue subitement amputée de la grâce. Mais à l’anarchie de cette foule fauve aux milles têtes correspondait, non moins arrogante, l’impudeur de nos propres visages qui cessèrent d’être « intelligents », ou « cultivés », ou « délicats » et devinrent comme des caricatures privées de leur modèle, soudain telles qu’en elles-mêmes et nues comme des postérieurs ! Et ces deux explosions de difformité, la seigneuriale et la paysanne, se rejoignaient dans le geste du prêtre qui célébrait…. Quoi ? Rien… Ce n’est pas tout cependant.
L’église n’était plus une église. L’espace y avait fait irruption, mais un espace cosmique déjà et noir, et cela ne se passait même plus sur terre, ou plutôt la terre se transforma en une planète suspendue dans le vide de l’univers, le cosmos fit sentir sa présence toute proche, nous étions en plein dedans. Au point que la lumière vacillante des cierges et même la lumière du jour, qui nous parvenait à travers les vitraux, devinrent noires comme de l’encre. Nous n’étions donc plus à l’église, ni dans ce village, ni sur la terre, mais –conformément à la réalité, oui, conformément à la vérité –quelque part dans le cosmos, suspendus avec nos cierges et notre lumière, et c’est là-bas, dans l’espace infini, que nous manigancions ces choses étranges avec nous et entre nous, semblables à des singes qui grimaceraient dans le vide.


« Cette pensée était de l’alcool pur : pourquoi avec lui toute pensée était-elle toujours fascinante ou repoussante, toujours passionnée et tendue à l’extrême ? »


*Photographie de Chris Poppos

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