dimanche 19 avril 2015

Devenez savants : découvrez les sorciers - Lettre à Georges Charpak (2004) de Bertrand Méheust






Bertrand Méheust propose un argumentaire défendant l’intérêt de la recherche parapsychologique sous une forme très dynamique puisqu’il écrit en réponse à Georges Charpak, physicien franco-polonais ayant reçu le prix Nobel de physique en 1992. Après cette date, comme s’il s’était emparé de sa légitimité nouvellement acquise, l’homme de sciences a cru bon de se dresser contre la mythologie moderne en publiant le livreDevenez sorciers, devenez savants. L’entreprise aurait pu être constructive mais Georges Charpak passe complètement à côté de la cible de son sujet, et c’est ce qu’entend démontrer Bertrand Méheust. Mais au fait, qui est Bertrand Méheust ?

Chercheur et écrivain français, Bertrand Méheust étudie la parapsychologie depuis plusieurs décennies. Il a notamment publié une thèse universitaire de 1200 pages en 1999 dans laquelle il revenait déjà sur les controverses suscitées par la parapsychologie. On comprend donc que des livres tels que ceux de Georges Charpak le fassent frémir : que l’on critique la parapsychologie, certes, mais qu’on le fasse avec dignité et intelligence, et non pas lâchement en se glissant dans la brèche déjà bien étale de la chasse aux sorcières. C’est peut-être parce qu’il regrette le temps où il était possible de débattre avec des sceptiques de bonne tenue (Imbert-Nergal, Paul Heuzé, Marcel Boll, Michel Rouzé, Evry Schatzmann…) que Bertrand Méheust s’empare de l’occasion offerte par Georges Charpak pour démystifier à nouveau la parapsychologie au 21e siècle.


On comprendra immédiatement que Bertrand Méheust n’a rien à voir avec les auteurs New Age ou mystificateurs que la production littéraire nous propose de plus en plus souvent ces derniers temps. Avec lui, nous reviendrons sur les origines oubliées de la parapsychologie et redécouvrirons l’ampleur de l’intérêt qu’elle suscita au 19e siècle. Nous aborderons ensuite les arguments avancés par Georges Charpak pour en constater les limites : la parapsychologie ne fut-elle qu’une maladie infantile ? a-t-elle été jugée et définitivement recluse hors de la recherche dite sérieuse et scientifique ? doit-on la répudier sous prétexte que certains de ses chercheurs ont entretenu des liens avec le nazisme ? menace-t-elle la science et la culture ? Bertrand Méheust se résout à répondre à toutes ces questions avec patience –ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’il devra répéter les mêmes évidences, mais ce ne sera visiblement jamais assez pour adoucir les emportements des détracteurs de la parapsychologie. D’ailleurs, ceux-ci sont-ils prêts à engager le dialogue ? 


Georges Charpak devrait reconnaître de lui-même qu’il a mené son entreprise de détraction de la parapsychologie à la légère, si cela ne condamnait pas son livre, ce premier modèle de manuel de zététique de plage au titre criard et attrape-nigauds : « On traite légèrement du sujet pour faire passer le message subliminal qu’il est sans consistance. »


Bertrand Méheust combat surtout le sclérosage de la pensée lorsqu’elle n’a pas conscience des contingences qui ont amené la physique des particules –pour prendre un exemple que connaît bien Georges Charpak- à être reconnue plus légitimement que la parapsychologie. 


« Si par exemple Lacan s’était enflammé pour les ectoplasmes ou la télépathie plutôt que pour les nœuds boroméens, Gérard Miller ne se démultiplierait pas à la télévision pour vitupérer les parapsychologues, mais au contraire pour leur éclairer la voie, en affirmant avoir toujours-déjà pressenti l’intérêt de leurs recherches. »


Georges Charpak a mené un bon boulot de physicien mais il a aussi sa part sombre puisqu’il défend les O.G.M et l’énergie nucléaire. Le condamnera-t-on d’ici quelques années pour ces prises de position contestables ? Ne cessera-t-on jamais de se tromper de cible ? Répudions-nous vraiment une science en tant que telle ou parce qu’elle nous fait peur, parce qu’elle menace notre narcissisme des petites différentes ou ébranle nos habitus ? On attend la réponse de Georges Charpak…


La parapsychologie a-t-elle entretenu des liens avec le nazisme ? Ce serait une erreur de commettre une telle généralisation mais aussi : 

Citation :
« On met toujours plus volontiers l’accent sur les sources occultes et romantiques du nazisme, c’est-à-dire sur ses aspects régressifs et archaïques, que sur ses visages modernes, qui sont finalement, pour nous, beaucoup plus gênants. Les nazis ont inventé les autoroutes, les fusées, la voiture pour tous, la propagande de masse par les médias modernes, la politique spectacle, les grandes messes sportives, les voyages organisés, l’exaltation narcissique du corps, etc. De façon générale, il y a chez eux une fascination pour la technologie de pointe. »


D'ailleurs, les contempteurs de la parapsychologie ne risquent-ils pas eux-mêmes d'être critiqués en tant qu'ennemis du bon sens ?

Citation :
« Dès lors que les phénomènes dits paranormaux seraient prouvés […], on assisterait à un spectaculaire retournement ; l’ostracisme actuel [de la parapsychologie] deviendrait objet d’examen […] ; et nous devrions alors nous interroger sur ce fait historique et sociologique fondamental que constitue le refus actif, par l’élite de notre culture, depuis trois siècles, d’une dimension profonde de l’expérience. »


[A l’objection selon laquelle la parapsychologie n’existe pas car elle ne peut pas fournir d’emblée une théorie du réel cohérente] :

Citation :
« Avec ce type de raisonnement, nous avertissait Bergson, on arriverait aussi bien à prouver qu’il est impossible d’apprendre à nager, car, pour ce faire, « il faut s’étendre sur l’eau, et donc savoir nager déjà ». »


Le caractère non-reproductible d'un phénomène parapsychologique n'induit pas automatiquement l'inexistence du phénomène. On connaît l'exemple du météorite qui tombe sur Terre, mais voici également un autre exemple :

Citation :
« Il est peu probable qu’un événement improbable défini arrive, mais, en revanche, il est probable qu’un événement improbable quelconque arrive. Par exemple, j’ai vu hier, à 18h34, un chevreuil sauter la route près de chez moi au lieu dit l’Orcière. Cela a eu lieu, et c’est ainsi. Mais si je reviens tous les soirs dans l’espoir qu’à 18h34 un autre chevreuil sautera la route, exactement au même endroit, je peux attendre longtemps. »


Enfin, contre le préjugé qui voudrait rattacher la parapsychologie à l’exacerbation de mouvements mystiques et occultes, animés par une vague de romantisme archaïque, Bertrand Méheust rappelle l'objectif de Richet à travers l'Institut de Métapsychique International :

Citation :
« Le désir profond de Richet n’est pas que les phénomènes spirites soient surnaturels, mais qu’ils soient réels en tant que phénomènes naturels, et qu’ainsi la science puisse s’en emparer et entreprendre l’exploration d’un nouveau continent de la nature. »


*Photographie de Guillaume-Benjamin Duchenne

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