jeudi 19 mars 2015

Propos sur le bonheur (1925) d'Alain






Le passage à vide est un cercle vicieux ; le bonheur est un cercle vertueux. Plutôt que d’attendre passivement que le bonheur tombe de lui-même au fin fond de nos gosiers affamés, Alain nous encourage à utiliser nos forces pour le dévoiler. On commence à s’activer en croyant que le bonheur est la destination et pour peu que l’on persiste, on finit par découvrir que le bonheur est le trajet en lui-même. 


« Quand [le bonheur] paraît être dans l'avenir, songez-y bien, c'est que vous l'avez déjà. »


Alain se trouve dans la continuité de Spinoza qui rejetait le libre-arbitre et la contingence pour valoriser une philosophie de l’action. Il ne connaîtra sans doute jamais les causes exactes de ses agissements, mais il voudra ce qu’il agit, et c’est en cela que connaître et vouloir ne font qu’un. Alain développe particulièrement ce que Spinoza avait évoqué plus laconiquement et mystérieusement dans son Ethique lorsqu’il écrivait par exemple :


« Celui qui a un Corps apte à un très grand nombre de choses, celui-là a une Ame dont la plus grande partie est éternelle. »


Alain propose une pratique de la connaissance intuitive du corps en soulignant l’importance du travail corporel, de la posture et de l’écoute de ses rythmes, flux et créations physiologiques, loin de la dualité réductrice qui sépare corps et âme. 


D’autres similitudes se retrouvent. Lorsque Spinoza avait écrit que : « l’homme libre, qui vit parmi les ignorants, s’applique autant qu’il le peut à éviter leurs bienfaits », Alain déplore la sollicitude venimeuse :


« Je plains l’homme sensible et un peu poltron qui est aimé, choyé, couvé, soigné de cette manière-là. Les petites misères de chaque jour, coliques, toux, éternuements, bâillements, névralgies, seront bientôt pour lui d’effroyables symptômes, dont il suivra le progrès, avec l’aide de sa famille, et sous l’œil indifférent du médecin, qui ne va pas, vous pensez bien, s’obstiner à rassurer tous ces gens-là au risque de passer pour un âne.
[…]
Le remède ? Fuir sa famille. Aller vivre au milieu d’indifférents qui vous demanderont d’un air distrait : « Comment vous portez-vous ? », mais s’enfuiront si vous répondez sérieusement ; de gens qui n’écouteront pas vos plaintes et ne poseront pas sur vous ce regard chargé de tendre sollicitude qui vous étranglait l’estomac. Dans ces conditions, si vous ne tombez pas tout de suite dans le désespoir, vous guérirez. Morale : ne dites jamais à quelqu’un qu’il a mauvaise mine. »



Malgré tous les rapprochements qu’il est possible de faire entre L’Ethique de Spinoza et les Propos sur le bonheur d’Alain, les deux livres sont loin d’être identiques –on ne peut pas rendre de meilleur hommage à Spinoza qu’en s’extrayant de ses influences premières pour devenir son propre créateur. Plus proche de nous et entravé par moins d’obstacles sociaux et politiques, Alain écrit dans une langue plus accessible et imagée. Les chapitres sont brefs et indépendants, mais ce serait une erreur de vouloir les lire ponctuellement et avec désinvolture. Si les chapitres ne sont pas classés par ordre chronologique de rédaction, c’est que leur enchaînement est implicitement porteur de sens. 


 Lorsque je reviens sur ce texte en picorant par-ci, par-là, je ne trouve pas la même intensité qu'en le lisant d'un bloc et dans l'observation de l'épanouissement de la pensée. Alain a crée un émerveillement souterrain qui ne peut se découvrir que dans la continuité, et non dans la discontinuité du picorage. Lus d’une traite ou presque, Les Propos sur le bonheur accélèrent le rythme cardiaque, entraînent une surconsommation d’oxygène et déclenchent l’émission bienfaisante d’endorphines. J’ai envie de faire lire ce livre à tous les gens qui sont tristes mais surtout à ceux qui se sentent encore capables de faire déborder leurs forces hors d’eux-mêmes. 


Citation :
« C'est un grand art quelquefois de vouloir ce que l'on est assuré de désirer. »


Citation :
"Quand on conseille aux hommes de rechercher une vie moyenne, tranquille et assurée, on ne leur dit pas assez qu'il leur faudra aussi beaucoup de sagesse pour la supporter."


Citation :
« Et l’homme qui crie et s’irrite la gorge est le même qui chantera ; car chacun reçoit en héritage ce paquet de muscles tremblant et noué. »


Citation :
« Il suffit que ma présence procure à un ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie ; ainsi la joie que chacun donne lui est rendue ; en même temps des trésors de joie sont mis en liberté, et tous deux se disent : j'avais en moi du bonheur dont je ne faisais rien. »

J'ai relevé quelques passages dans lesquels Alain se réfère implicitement à Spinoza :

Citation :
« Nous n'avons aucune puissance sur les passions tant que nous n'en connaissons pas les vraies causes. »


Citation :
« Le bonheur n’est pas le fruit de la paix ; le bonheur c’est la paix même. »

Et d'autres où il le cite explicitement :

Citation :
« Et, comme dirait Spinoza, maître de joie : "Ce n'est point parce que je me réchauffe que je suis content, mais c'est parce que je suis content que je me réchauffe." Pareillement, donc, il faut toujours se dire : "Ce n'est point parce que j'ai réussi que je suis content ; mais c'est parce que j'étais content que j'ai réussi." Et si vous allez quêter la joie, faîtes d'abord provision de joie. Remerciez avant d'avoir reçu. Car l'espérance fait naître les raisons d'espérer, et le bon présage fait arriver la chose. »
Dans le chapitre 4 "Neurasthénie", nouvelle référence à Spinoza :

Citation :
« Spinoza dit qu’il ne se peut pas que l’homme n’ait pas de passions, mais que le sage forme en son âme une telle étendue de pensées heureuses que ses passions sont toutes petites à côté. »

Dans le chapitre "Attitudes" et dans celui intitulé "Couples", Alain montre les bienfaisances de la politesse et de la mondanité pour ceux qui ne savent pas s'analyser eux-mêmes :
Citation :
« C’est pourquoi la vie de société, les visites, les cérémonies et les fêtes sont toujours aimées ; c’est une occasion de mimer le bonheur ; et ce genre de comédie nous délivre certainement de la tragédie ; ce n’est pas peu. »

D'où la conclusion douce-amère :
Citation :
« C’est l’institution qui sauve le sentiment. »

Toujours s'arracher de soi-même, se détacher de ce qu'on croit être sa personnalité, son humeur, ses passions... se libérer de sa propre tyrannie (plus grande que n'importe quelle autre) :
Citation :
« Même sans sorcier nous nous jetons une espèce de sort à nous-mêmes, disant : « Je suis ainsi ; je n’y peux rien. » »

Citation :
« Montrer partout le visage de l’ennui et s’ennuyer des autres. S’appliquer à déplaire et s’étonner de ne pas plaire. Chercher le sommeil avec fureur. Douter de toute joie ; faire à tout triste figure et objection à tout. De l’humeur faire humeur. En cet état, se juger soi-même. Se dire : « Je suis timide ; je suis maladroit ; je perds la mémoire ; je vieillis. » Se faire bien laid et se regarder dans la glace. Tels sont les pièges de l’humeur. »

Et il y a beaucoup d'humour (en plus de simplicité) dans la manière d'expliquer, à l'aide de nombreux exemples, d'Alain :
Citation :
« Chose étrange, le voyageur, qui s’ennuierait si le train allait moins vite, emploiera un quart d’heure, avant le départ ou après l’arrivée, à expliquer que ce train met un quart d’heure de moins que les autres à faire le parcours. »

Simone Weil m'est apparue à plusieurs reprises. Dans le chapitre "Diogène", je lis :
Citation :
« Ainsi le riche gouverne par l’humeur et par la tristesse ; la faiblesse du travailleur vient de ce qu’il est plus content qu’il ne voudrait. Il fait le méchant. »

Et il me semble alors que le but de SW était de donner à l'ouvrier/paysan les raisons de devenir véritablement méchant.

Ensuite :
Citation :
« L’agriculture est donc le plus agréable des travaux, dès que l’on cultive son propre champ. La rêverie va continuellement du travail aux effets, du travail commencé au travail continué ; le gain même n’est pas si présent ni si continuellement perçu que la terre elle-même, ornée des marques de l’homme. C’est un plaisir démesuré que de charroyer à l’aise sur des cailloux que l’on a mis. Et l’on se passe encore bien des profits si l’on est assuré de travailler toujours sur le même coteau. »

Et là encore, SW parlait du déracinement paysan contre lequel il fallait lutter, tout d'abord en redonnant la propriété de ses terres au paysan :
Citation :
« Le besoin d'enracinement, chez les paysans, a d'abord la forme de la soif de propriété. C'est vraiment une soif chez eux, et une soif saine et naturelle. On est sûr de les toucher en leur offrant des espérances dans ce sens ; et il n'y a aucune raison de ne pas le faire dès lors qu'on regarde comme sacré le besoin de propriété, et non pas les titres juridiques qui déterminent les modalités de la propriété. »

On peut dire qu'on est passé du sens figuré au sens littéral.

Peut-être faut-il être soi-même un peu heureux pour réussir à se laisser griser totalement par cette lecture ? Me comprendront peut-être ceux qui ont eu/auront aussi envie d'hurler de plaisir en lisant ceci :
Citation :
En somme on ne peut ni raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l'avoir maintenant. Quand il paraît être dans l'avenir, songez-y bien, c'est que vous l'avez déjà. »

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*Peinture d'Isaak Brodsky

2 commentaires:

  1. Je vous avoue que j’avais été un peu déçu par les « Propos sur le bonheur ». Leur côté un peu trivial, « petites recettes du quotidien », m’avait désappointé. De la part d’un philosophe, j’attendais des solutions plus radicales ! Avec le recul, je serais sans doute amené à réviser mon jugement, et à reconnaître en Alain un vrai sage, puisque c’est dans le quotidien que se gagne la sagesse. Reste que ce n’est pas mon philosophe favori, loin de là… Vous éclairez bien l’apport de Spinoza sur lui en tout cas. Je crois que c’est à l’influence qu’il a exercée sur de nombreux penseurs qu’on reconnaît à quel point Spinoza est un grand philosophe.

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  2. J'ai surtout eu envie de lire Alain après avoir lu Simone Weil et son magnifique "Enracinement". Simple oui, mais pas simpliste du tout, comme on aime souvent le dire. C'est vrai. Il ne se complique pas la vie pour dire ce qui va de soi. Reste ensuite à savoir ce que l'on préfère : le style lourd et compliqué qui fait mal à la tête, ou le style modeste mais percutant ?
    Et quand on aime Spinoza, c'est un délice...
    Bonne relecture si jamais...

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