dimanche 15 mars 2015

Parapsychologie et psychanalyse (1993) de Djohar Si Ahmed





Puisque le champ de l’expérimentation en parapsychologie semble tourner en rond depuis plusieurs décennies, certains de ses partisans admettent qu’en l’état actuel de la recherche et de l’état d’esprit scientifique il n’est pas constructif de s’efforcer à mener une démarche de justification quantitative des phénomènes dont elle se préoccupe–à savoir les perceptions extra-sensorielles et l’action de l’esprit sur la matière. 


Djohar Si Ahmed aborde ces phénomènes en investissant sa sensibilité et ses connaissances de psychanalyste. Elle n’a pas l’intention de certifier la réalité de ces phénomènes en tant que tels. Il lui suffit de constater l’importance décisive que ces manifestations a priori mystérieuses et inexpliquées peuvent avoir sur certains de ses patients pour savoir que le phénomène existe, sinon réellement, au moins dans le système psychologique et symbolique de son patient –et pourquoi pas de chaque individu qui constitue l’humanité. Elle n’approuve pas la définition de Max Dessoir qui considérait que la parapsychologie se rapportait à une région-frontière de la psyché mais propose au contraire qu’il s’agisse d’une propriété singulière de la psyché, repérable en des moments privilégiés qui, soit sous le coup d’une grande joie ou d’une grande douleur, mettent les frontières de l’individu en danger et le rendent poreux aux influences extérieures, d’autant plus efficaces qu’elles sont émotionnellement chargées. 


Le processus psi n’est donc pas analysé pour lui-même mais l’interrogation porte sur la place du psi dans le fonctionnement mental en général. Le rapprochement de la parapsychologie avec le terrain de la psychanalyse semble pertinent car les deux domaines participent du même travail de décodage et de questionnement face aux sciences exactes :


« La démonstration de l’existence du paranormal n’est ni plus ni moins possible que celle du fantasme ou même de la pensée. »


Après un historique nécessaire pour définir clairement les concepts qui seront abordés dans la suite de l’ouvrage, Djohar Si Ahmed expose une partie pratique au cours de laquelle elle énumère quelques cas cliniques qui se sont présentées à elle au cours de son expérience de psychanalyste. Nous comprendrons ainsi simplement comment cette psychanalyste, intéressée par les questions de parapsychologie, a pu trouver des liens féconds entre phénomènes paranormaux et troubles psychologiques. Les informations télépathiques et les synchronicités semblent être les éléments essentiels qui permettent l’expression et la conscientisation d’éléments qui restaient jusqu’alors à l’état latent, engendrant les souffrances de la situation névrotique. 


La troisième partie achève la réflexion menée par Djohar Si Ahmed en relevant des problèmes bien connus du domaine psychiatrique et en les reliant aux phénomènes parapsychologiques :


« Certains psychotiques sont parfois capables de nous annoncer naturellement ce que nous venons de vivre, de dire, ou ce à quoi nous pensons. Cette perception télépathique de ce qui se déroule dans la psyché de l’autre, que cet autre soit le thérapeute, l’institution, le groupe ou la famille n’est pas sans nous surprendre, nous choquer, voire nous ébranler très fortement. »


Comme Jung s’était éloigné de Freud en reniant la seule nature métaphorique de l’énergie psychique, Djohar Si Ahmed semble s’éloigner des conceptions psychiatriques classiques pour accorder leur réalité brute et physique à des phénomènes inexplicables de la vie psychologique. Ainsi, les psychotiques cessent d’être seulement ceux qui semblent lire dans les pensées d’autrui pour devenir ceux qui lisent réellement dans les pensées d’autrui, non que cette capacité soit le signe d’une vie intellectuelle et spirituelle libérée et extatique, mais parce que l’élaboration de leur identité s’est mal accomplie et n’a figé que des barrières poreuses entre leur ego et le monde extérieur. 


Mais ce n’est pas pour autant que les capacités télépathiques doivent exclusivement être liées au champ négatif de la mauvaise construction de soi. Djohar Si Ahmed participe depuis de nombreuses années à des G.E.T. (Groupes d’Entraînement à la Télépathie) qui permettent une prise de conscience accrue des failles, inadéquations, absence ou rigidité des barrières de l’individu. L’entraînement régulier invite ainsi le participant à démêler ses matériaux psychiques propres de ceux qui lui parviennent du monde extérieur. En revivant le processus fondamental de la projection, il peut finalement se guérir de la tendance paranoïaque qui s’étend de la psychose paranoïaque aux tendances seulement projectives des personnalités névrotico-normales. Réussir à distinguer ce qui est propre à soi et ce qui provient de l’extérieur conduit ainsi à une vision plus mature de l’existence qui cesse de considérer l’autre comme un support de projection afin de le considérer davantage comme un être doté de qualités intrinsèques propres. L’entraînement à la télépathie constitue également un moyen de légitimer à nouveau une activité imaginaire qui a souvent été bridée dès le plus jeune âge. En relançant cette fonction, les processus de somatisation ont moins de chance de s’exprimer ou de se mettre en place. Les effets thérapeutiques liés aux G.E.T. sont souvent étonnants et remarquables. 


Pour Djohar Si Ahmed, dans le cadre de sa pratique psychanalytique, il importe donc peu de vouloir vérifier à tout prix la réalité des phénomènes parapsychologiques. Son expérience et les cas cliniques qu’elle a observés lui ont démontré à de nombreuses reprises que si les phénomènes parapsychologiques n’ont aucune existence avérée aux yeux des scientifiques et des sceptiques les plus exigeants, ils peuvent sauver l’équilibre psychologique d’un patient. L’information télépathique, qu’on pourrait rapprocher de la projection psychologique dans le sens de la personne souffrante à autrui ou dans le sens d’autrui à la personne souffrante, doit recevoir reconnaissance de la part du thérapeute. En donnant une réalité à une perception source de souffrance ou obsessive, il désaliène le sujet. L’expression du matériau symbolique l’inscrit sur une grille de lecture différente qui permet souvent le dénouement d’une crise aiguë ou d’un symptôme qui reste rebelle à toute interprétation classique. 


« La reconnaissance donnée au patient de la réalité de sa perception, désaliénant le sujet, peut amener le dénouement d’une crise aiguë ou d’un symptôme rebelle à toute interprétation. »


Le processus parapsychologique devient l’élément moteur du changement de paradigme qui permet à l’individu de renouer sereinement avec le monde qui l’entoure.



Définition de la synchronicité :
Citation :
« [Le concept de synchronicité] peut être évoqué chaque fois que le principe de causalité n’explique pas le lien qui unit deux ou plusieurs faits. »
Les synchronicités peuvent être de trois types :
- coïncidence significative entre l'état psychique de l'individu et une réponse environnementale extérieure.
- information perçue par l'individu sous la forme d'un rêve ou d'un flash télépathique.
- coïncidence d'un état psychique avec un événement futur.
Elles sont souvent (toujours ?) liées à des périodes de crise. Djohar Si Ahmed revient sur l'événement de la synchronicité du scarabée dans le célèbre récit de C. G. Jung : tout semblait prêt dans l'inconscient de la patiente pour recevoir l'événement du scarabée. 



Citation :
« La télépathie serait [pour Jan Ehrenwald] le premier véhicule de la communication ayant son berceau au sein de cette symbiose précoce [entre la mère et l’enfant] ; elle aurait un caractère archaïque et fonctionnerait donc selon les modalités du processus primaire. »
Jan Ehrenwald propose ainsi le modèle psychanalytique neurophysiologique pour expliquer la télépathie : l'effet psi viendrait compenser des facultés motrices ou sensorielles défaillantes.


Djohar Si Ahmed expose dans son livre un cas de poltergeist vécu par la famille Lemerle. Elle explique sa démarche :

Citation :
« Ma démarche consiste pour l’essentiel, à chercher avec la famille le sens caché des manifestations, et à réinjecter ce sens dans la dynamique familiale, tout en amenant ses différents membres, au cours de ces longues heures de véritable thérapie familiale, à une élaboration et à une métabolisation des conflits qui les habitent et les hantent sous cette forme pour le moins singulière. »

Et donne son interprétation psychanalytique du phénomène parapsychologique :

Citation :
« Dans le cas de la famille Lemerle nous sommes en face d’un véritable imbroglio d’affects et de pulsions. L’hypothèse la plus vraisemblable est que l’appareil psychique familial s’est mobilisé avec force pour produire, ou plutôt hurler et/ou gémir dans les murs les souffrances vécues à des degrés différents par chacun des quatre membres de cette famille. »


Interprétation parapsychologique de la méthode de l'hypnose éricksonienne :

Citation :
« Une illustration clinique de cette possibilité de changer le passé à partir du futur, en respectant le présent, nous est donnée par la pratique de l’hypnothérapie éricksonienne, dont l’une des stratégies thérapeutiques permet –par des métaphores judicieusement délivrées au patient sous état hypnoïde- de le ramener à ce temps mythique, antérieur au choix inconscient qui présida à la construction de sa problématique et à la formation de son symptôme. Ce temps mythique, archaïque, où s’ouvraient à sa psyché plusieurs voies existentielles possibles.
[…] Tout se passe donc comme si l’hypnothérapeute éricksonien jouait là le rôle d’un messager du futur, envoyant dans le passé du patient une incitation au changement qui tient compte (en le respectant) du présent, mais qui permet aussi à son inconscient d’infléchir sa trajectoire. »


*Photo de Nicola Kuperus

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