lundi 23 mars 2015

L’Enéide (19 av. J.-C.) de Virgile


Peut-on retenir autre chose de cette Enéide que son statut d’œuvre de commande, ainsi que le déplore Simone Weil dans L’Enracinement lorsqu’elle écrit que les vers de Virgile « sont souvent délicieux à lire, mais malgré cela, pour lui et ses pareils, il faudrait trouver un autre nom que celui de poète » car « la poésie ne se vend pas » ? Sous la demande d’Auguste, Virgile devait en effet écrire une œuvre qui lui permettrait de promouvoir les valeurs romaines et de glorifier les exploits de la gens Julia dont le nom se rattache à Iule, le fils d’Enée, et à laquelle appartenaient Jules César et Auguste, fils adoptif et petit-neveu de César. La raison n’est toutefois pas suffisante pour retirer à Virgile son nom de poète. La commande constitue le fondement pratique et pragmatique –le prétexte peut-être- à partir duquel l’imagination, la créativité et le talent littéraire de Virgile vont pouvoir se manifester et dépasser les exigences du cahier de charge poétique : Virgile est parti d’Auguste, mais il l’a sans doute oublié pendant une bonne partie des périples d’Enée.


Il est difficile de parler de la forme de L’Enéide car, à moins de la lire en latin, elle dépend souvent des différentes traductions. Celle qui est proposée ici réussit à conserver toute la complexité des références sans alourdir ni compliquer la construction de la phrase. Elle permet également de prendre conscience de l’éclat que peut provoquer la simplicité et le dépouillement d’une phrase dans l’expression des thèmes universels de la mort, de la peur ou de l’honneur. Il n’en reste pas moins que le lecteur qui ne maîtrise pas parfaitement l’histoire et la mythologie antiques devra s’arrêter souvent pour prendre connaissance des dieux, des personnages, des lieux et des situations évoquées. Ce n’est pas nécessaire mais les différents niveaux de compréhension du texte ne peuvent surgir qu’à condition de fournir cet effort : on comprend alors comment l’exaltation du temps présent surgit brusquement dans ses rapports constants avec le passé (à travers la généalogie et la légende) et avec le futur (à travers les oracles).


Les morts et les dieux interviennent en effet souvent pour influer le cours des événements que fondent les vivants et posent de nombreuses questions sur la liberté des personnages. Les dieux savent ce qui va advenir et pourtant, eux-mêmes ne peuvent pas s’empêcher de lutter contre certaines fatalités. C’est Junon par exemple qui se justifie :


« Il ne me sera pas donné de fermer à Enée le royaume de Latinus, et les destins lui réservent immuablement Lavinie pour femme ? Soit ! mais il m’est permis de faire traîner les choses, et de mettre des retards à l’accomplissement de desseins aussi grands ; mais il m’est permis d’exterminer les peuples des deux rois ! »


De même, Evandre se lamente lorsqu’il retrouve son fils Pallas tué lors d’un combat aux côtés d’Enée. Mais cette mort était écrite, et Evandre n’en veut pas à Enée, pourtant responsable de l’embrigadement de Pallas, mais à Turnus, leur adversaire commun, car c’est à cause de lui que l’initiative de la guerre a eu lieu, Enée désirant simplement fonder une ville sur le territoire Latin et épouser la fille du roi Latinus. L’horizon lointain de tout événement semble donc déterminé, mais rien n’est assuré concernant les moyens d’y parvenir. Cette hésitation teinte toute gloire de mélancolie et rend toute mort plus insignifiante, mais en même temps, elle place la gloire et la mort comme éléments constitutifs du destin en lui-même : dans l’insignifiance généralisée, tout devient alors prétexte à postérité. 


Cette ambivalence se poursuit dans la personnalité d’Enée. Si L’Enéide n’était qu’une œuvre de commande sans originalité, Virgile aurait-il pris le risque de faire de son protagoniste, représentant de la lignée d’Auguste, un personnage souvent retiré, en proie au doute, à la peur et parfois à la faiblesse ? On peut rapprocher ces caractéristiques de la prudence et de la sagesse auxquelles voulait s’identifier Auguste, mais elles sont aussi la marque d’une littérature qui se montre déjà attentive à la réflexion personnelle et à l’expression de l’ambivalence. 


L’Enéide n’est pas qu’une histoire de batailles et de conquêtes territoriales et nous aide à approcher la culture romaine antique en revivant ses légendes. On peut la lire méticuleusement et considérer que Virgile offrit cette histoire à Auguste comme Vulcain offrit à Enée le bouclier représentant la gloire de ses descendants, mais on peut aussi la lire comme la transposition personnelle des tourments d’un héros qui s’autorise parfois la faiblesse de devenir homme. 




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Énée fuyant Troie, Federico Barocci (1598)
Citation :
Ces événements n’arrivent pas sans la volonté des dieux ; et ils ne permettent pas que tu emmènes Créuse comme compagne : celui qui règne sur le haut Olympe le défend. Un long exil t’attend, et il te faudra sillonner la vaste plaine liquide de la mer, et tu viendras sur la terre d’Hespérie, où, fleuve lydien parmi les guérets opulents, coule d’une eau calme le Tibre. Là, une fortune florissante, un royaume, une royale épouse te sont réservés ; cesse de verser des larmes sur ta Créuse chérie.



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Banquet de Didon (au milieu) et Énée (à la droite de Didon), dans le Vergilius romanus (manuscrit du ve siècle)

Citation :
« Alors Junon toute puissante, ayant pitié [des longues douleurs de Didon] et de sa mort pénible, envoya Iris du haut de l’Olympe pour dégager cette âme en lutte avec les liens du corps. […] Proserpine n’avait pas encore enlevé de sa tête le cheveu blond ni dévoué sa tête à l’Orcus stygien. Iris, donc, déployant par le ciel ses ailes crocéennes et couvertes de rosée qui reflètent au soleil les nuances de mille couleurs, Iris vole et s’est arrêtée au-dessus de la tête de Didon : « Je porte, comme j’en ai l’ordre, ce gage sacré à Dis et je t’affranchis de ton corps. » Elle dit, et sa droite coupe le cheveu : d’un seul coup toute la chaleur s’est dissipée, et la vie s’en est allée dans les vents. »



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Combat de boxe entre Entellus et Darès pour les jeux funèbres d'Anchise, mosaïque de sol d'une villa gallo-romaine de Villelaure, v. 175, Villa Getty (71.AH.106)

Citation :
« Du lieu de l’assemblée, avec ses milliers d’hommes, il se rend au tombeau, au milieu d’un immense cortège. Là, suivant le rite des libations, il épanche à terre deux coupes d’un pur Bacchus, deux autres de lait frais, deux autres de sang sacré ; puis, il jette des fleurs vermeilles, en disant : « Salut, mon vénéré père, pour la seconde fois ; salut, cendres qui vainement me sont rendues, âme et ombre paternelles ! Il ne m’a pas été permis de hercher avec toi les rivages d’Italie, les champs promis par les destins, et, quel qu’il soit, le Tibre d’Ausonie ! »

2 commentaires:

  1. Vous avez du courage pour lire l’«Énéide » ! C’est une œuvre très sophistiquée, et qui ne révèle que dans sa langue originale toute sa beauté (d’après les spécialistes). Pour moi, le fait qu’il s’agisse d’une œuvre de commande n’enlève rien à sa valeur. Je vous avoue que je ne suis pas allé bien loin dans le texte, mais je ne désespère pas de le lire un jour ! J’ai trouvé ça, comme tout Virgile, un peu artificiel, un peu fabriqué. Pour le lire, je crois qu’il faut rentrer dedans carrément et s’enfoncer complètement dans cet univers. Quoi qu’il en soit, je préfère largement Homère, que je trouve plus naturel, plus simple, plus grand en un mot…

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  2. Je n'ai encore jamais lu Homère... et j'ai lu l'Enéide petit à petit, deux chapitres par mois, pas plus, en parallèle d'une traduction simplifiée en latin -je ne suis qu'une débutante, pas grand-chose. Même ainsi, je n'ai pas capté l'essence du texte originel. Il manquait sans doute un peu de poésie, un peu d'oralité...

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