jeudi 12 mars 2015

Le Roman d’Alexandre (1180 environ) d’Alexandre de Paris






Soyons honnêtes : Le Roman d’Alexandre ne procurera pas l’extase littéraire du premier au dernier vers mais ses autres mérites sont nombreux et compensent largement la monotonie que provoque parfois la répétition, ce procédé d’écriture typiquement médiéval qui répond certainement à une sensibilité et à une réceptivité orale qui ne correspond plus à nos pratiques littéraires.


Au niveau historique tout d’abord, ce Roman d’Alexandre résulte d’une tradition littéraire ancienne qui remonte aux historiens grecs Plutarque, Diodore de Sicile ou Quinte-Curce, et qui a constitué une base où le réalisme fréquentait souvent l’exagération surnaturelle, faisant du roi macédonien le fils d’un dieu ou d’un enchanteur égyptien, auteur d’exploits merveilleux qui défient souvent les lois de la physique et de la biologie. En langue latine, les biographies d’Alexandre sont représentées par Julius Valerius, qui livra une imitation libre, et par Léon de Naples. Les versions suivantes utiliseront ensuite la langue vernaculaire et sont d’abord constituées par Albéric de Pisançon vers 1120, puis par un auteur anonyme vers 1150, et enfin par Alexandre de Paris vers 1180. Cette dernière version fut celle qui connut le plus de succès et sur laquelle se constituèrent de nombreuses autres continuations. Elle se définit aussi comme une œuvre originale. Alexandre de Paris revendique en effet son travail d’arrangeur et de poète, rassemblant les sources précédentes et les liant par la grâce de rimes exactes et harmonieuses. La lecture de ce roman pose donc sans cesse la question de la véracité et de la légende. Que possède de plus la légende qui exalte le sens par rapport à un témoignage strict et correct des sources historiques ? Le rêve que diffuse le Roman d’Alexandre est contenu entre les lignes. Le décalage qui s’instaure dans le récit entre forme simple et fond incroyable déploie l’imagination à la recherche de références, de connexions et de signifiants qui se révèlent dans un horizon d’infini. S’il est vrai qu’un texte est riche des réminiscences qu’il suscite, alors celui-ci révèle un pactole indéniable. Nous tournant de l’autre côté de l’histoire –vers le futur- et bien qu’il fasse admirablement honneur à ses sources antiques, Alexandre de Paris n’hésite cependant pas à les modifier ; on se trouve alors face à des anachronismes qui ne sont pas des erreurs mais la conséquence d’une traduction, dans le langage d’une civilisation dont l’idéologie évolue, de l’image d’un roi devenant l’empereur protecteur de la nouvelle culture chrétienne.


Ainsi nous coulons du plaisir historique au plaisir littéraire qui nous fait découvrir des formes à l’inquiétante étrangeté. Sans être complètement insolites, elles ont pourtant un charme désuet, parfois austère, mais sachant aussi se montrer grandiloquentes, c’est-à-dire primaires dans leur violence et naïves dans ses découvertes. Le Roman d’Alexandre se situe à la charnière d’une époque littéraire marquée par la transition entre les formes plus anciennes de l’épopée et du roman chevaleresque et ce qui deviendra ensuite une littérature personnelle, témoignage d’un auteur qui se revendique en tant que tel. Alexandre n’apparaît donc jamais comme un héros monolithique, constitué des seuls blocs stéréotypés de la fierté, du courage et de la noblesse. Il est bien sûr exalté dans ces qualités, et il représente peut-être, déjà, le rêve d’un roi généreux et prêt à se sacrifier par respect vis-à-vis de ses sujets :


« Je vois mourir mes hommes, ils s’écrasent devant moi :
Si je n’apprends pas à partager leurs épreuves,
Comment un homme pourra-t-il jamais se fier à moi ? »



Mais Alexandre est aussi représenté comme le malheureux être humain que nous sommes tous, souffrant de la peur, de la colère ou du doute. Ses exploits visent certes à faire son éloge, mais aussi à marquer les étapes d’une quête personnelle et à enrichir ses réflexions psychologiques. Lorsqu’Alexandre demande à ses sujets de se faire construire un sous-marin pour partir à l’exploration du fonds des mers, l’étonnement de cette aventure singulière amène à la généralité d’une observation qui se montrera décisive pour l’approche de la quête menée par le roi :

« Le tonneau est transporté en barque sur l’eau,
Toutes les issues sont bien scellées de plomb.
Le roi Alexandre y est entré avec deux compagnons.
Il se fait mener en haute mer par ses marins
Et leur ordonne de le descendre au fond de l’eau.
Et quand le tonneau est descendu tout au fond,
Les lampes répandent une immense clarté.
Tous les poissons contemplent le tonneau :
Les plus hardis sont tous épouvantés
Par cette lumière dont ils n’ont pas l’habitude.
Le roi Alexandre les a bien regardés :
Il voit les grands poissons faire la guerre aux petits,
Les attraper et les dévorer.
A ce spectacle, Alexandre s’est fait la réflexion
Que ce monde tout entier est perdu et damné. »


Rien ne semble laissé au hasard. Tout événement découle d’une cause et se produit déjà dans l’idée d’obtenir un effet précis. Entre les deux, les aventures sont laissées à la fluctuation d’un devenir inconnu qui déploie ses signes comme autant d’objets de réflexion, d’avertissement ou de prodige. Il y a donc nécessité de déchiffrer, que ce soit au lecteur d’interpréter à son goût ou que l’auteur propose spontanément son propre signe, avec toutes les outrances qu’il mérite. Ainsi en est-il lorsque le roi Alexandre doit se préparer à la mort, annoncée par les arbres prophétiques du Soleil et de la Lune :


« A la fin mai, juste au moment
Où le beau temps revient, où l’hiver se termine,
Une Sarrasine avait donné naissance à Babylone,
Par la volonté divine, à un monstre prodigieux.
Alexandre, l’apprenant, le fit amener par la mère.
Le haut du corps était mort, jusqu’à la poitrine,
Et vivant en-dessous, au bas de l’échine.
Tout autour du ventre, près de l’aine,
Il y avait plusieurs têtes de bêtes féroces
Qui vivent de proie, comme des loups :
Elles étaient cruelles et mauvaises,
Et ne pouvant se supporter, elles s’entredéchiraient.
Ce grand prodige était un signe
Par lequel Dieu voulait annoncer au monde la mort d’Alexandre. »



Le plaisir de la lecture s’échappe donc de tous ces morceaux qui font sens, dans la continuation d’une légende globale et dans les esquisses d’une littérature qui se tournera de plus en plus vers l’individualité d’un écrivain s’exprimant à travers le prisme de son personnage. Le Roman d’Alexandre ennuie parfois et pourtant, ces moments de monotonie finissent eux aussi par se faire apprécier lorsqu’on comprend qu’ils constituent les étapes nécessaires d’un cheminement. La réalisation de l’exploit, de la tragédie ou de l’émerveillement provoque alors le même soupir de soulagement que pousserait le vieillard qui, réfléchissant à son existence et comprenant enfin son sens au moment d’expirer, s’exclamerait : « c’était donc ça ! »


Naissance d'Alexandre
Citation :
« A l’heure où l’enfant devait sortir du ventre de sa mère,
Dieu montra par des signes qu’il saurait se faire craindre :
On vit l’air s’agiter, le ciel se déchirer,
Et la terre vibrer, la mer devenir rouge,
Et les bêtes trembler et les hommes frémir.
Dieu voulait par là signifier à tous
Le destin de l’enfant et révéler ainsi
Qu’il règnerait un jour sur un très grand empire. »


La Montagne enchantée
Citation :
« Au sortir du royaume, à l’entrée d’Elis,
Ils trouvent une merveille qui les frappe de stupeur :
Un tertre aventureux haï de tous les hommes.
[…]
Ecoutez la merveille qui domine cette montagne :
Quand un couard y pénètre, il devient courageux ;
Le pire soldat du monde se sent rempli d’ardeur.
Mais le preux est soudain rempli de couardise,
Lâche dans son cœur, ses actes, ses paroles :
Le meilleur sombre dans la folie et la vilenie. »


Le désert de l'Inde et ses merveilles
Citation :
« Il n’est dans les déserts couleuvre ni crapaud,
Ni guivre, ni chat-huant si bien cachés
Qu’ils ne suivent leurs traces, attirés par le sang. »


La forêt des filles-fleurs
Citation :
« Toute demoiselle pouvait se livrer aux jeux de l’amour,
S’offrir à son ami
Et le serrer dans ses bras tout son soûl :
Il lui suffisait de reposer une seule nuit dans le verger,
Nue dans les herbes ;
Elle était au matin pucelle et retrouvait sa virginité,
Rien que par la douce odeur des épices. »


Prémisses du voyage aérien
Citation :
« Le roi médite longuement
Puis dit à ses barons : « Je vais vous dire ma pensée.
Je veux monter au ciel voir le firmament,
Et découvrir d’en haut le sommet des montagnes,
Le ciel et les planètes et toutes les étoiles,
Et les quinze signes le long desquels le soleil suit sa course,
Et les quatre vents qui parcourent le monde.
Je veux dominer l’univers, toute l’étendue du monde,
Savoir comment les nuages apportent l’eau. »


Ô mort épique !
Citation :
« Quand le roi a bu, son corps se refroidit,
Sa peau devient plus verte que la feuille de poireau. »

4 commentaires:

  1. Vous prenez parti dans cet article, plus que d’habitude j’ai l’impression ! Je n’ai pas lu « Le Roman d’Alexandre », mais j’ai lu la biographie que Plutarque lui a consacrée, et il est vrai que c’est une vie hors du commun. Mais dans le cas de votre ouvrage, on assiste à la transformation de l’histoire en légende. En tout cas votre article a réussi à éveiller ma curiosité, malgré les réserves que vous formulez !

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  2. Je prends parti plus que d'habitude ? c'est-à-dire ?
    J'imagine déjà que dans la biographie réalisée par Plutarque, il y avait une bonne part de fantasme...

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  3. Vous parlez de "monotonie", d'"ennui", j'ai rarement lu ces mots sous votre plume. Mais c'est une bonne chose, c'est intéressant de lire ce que vous avez éprouvé.

    Dans l'ensemble, les "Vies" de Plutarque s'en tiennent aux faits avérés. Il y avait une véritable exigence historique dans l'Antiquité, les sources étaient recoupées et confrontées, et il n'y avait pas encore ce goût du merveilleux qui s'est développé plus tard.

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  4. C'est un ennui neutre qui relève davantage d'une incompatibilité des paradigmes de lecture que d'une médiocrité intrinsèque.
    Je suis parfois beaucoup plus sévère, mais je ne publie ici que mes lectures les plus enthousiasmantes.

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