mercredi 25 mars 2015

La Quête du Saint Graal (v. 1225)





La Légende du Roi Arthur aurait été favorisée par la dynastie des Plantagenêts pour justifier leur pouvoir en liant la légende et la réalité politique. L’entreprise fut une réussite populaire considérable au-delà de ses ambitions politiques originelles. Il semble en effet que la légende arthurienne ait rencontré un succès tel qu’elle n’épargna pas même les moines. Les instances chrétiennes les plus sérieuses ne considéraient pas d’un bon œil ces ferments d’hérésie. L’affirmation du pouvoir religieux chrétien au Moyen Âge se révèle clairement en analysant les romans successifs qui constituent la légende arthurienne. Les premiers romans font la part belle aux éléments païens de la mythologie celtique mais avec la Quête du Saint Graal, le paganisme trouve sa condamnation la plus explicite. 


Il faut d’abord lire le Conte du Graal de Chrétien de Troyes pour réaliser que cette continuation, attribuée à Gautier Map, se présente comme l’itinéraire pratique de conversion à l’usage du pur chrétien. On retrouve les personnages de Lancelot et de Perceval, amoindris ici par la présence d’un nouveau chevalier de la Table Ronde : Galaad. Alors que Lancelot et Perceval renvoient aux origines celtiques de la légende, Galaad arrive avec sa pureté toute chrétienne. Il relève les épreuves du Siège Périlleux et de l’Epée fichée dans le roc. Ces épreuves qui semblaient merveilleuses jusqu’alors ne l’étaient qu’à cause de l’ignorance dans laquelle étaient maintenus les pêcheurs, c’est-à-dire les mauvais chrétiens. 


« Et s’ils trouvent peu d’aventures, c’est parce que « les aventures qui adviennent maintenant sont les signifiances et les manifestations du Saint-Graal, dont les signes n’apparaîtront jamais aux pécheurs ». »


Le Saint-Graal apparaissait à Lancelot et Perceval comme le symbole horrifique et fascinant d’un monde inaccessible. A travers eux, le lecteur pouvait aussi s’effrayer de ce vase légendaire qui, depuis Robert de Boron, aurait recueilli le sang du Christ. Galaad semble au contraire étrangement creux, inconsistant, sans personnalité. Peu d’émotions le traversent et il avance sur le chemin de sa quête comme s’il ne devait jamais réfléchir : parce qu’il le doit. Et devant les merveilles du Siège Périlleux et de l’Epée magique, son humilité seule semble lui permettre d’accéder à leur signification véritable.


La lecture de cette Quête du Saint-Graal est éblouissante car elle révèle comment l’histoire primitive de Chrétien de Troyes a été réutilisée pour permettre à une conception religieuse de s’exprimer, dans la tentative de persuader ses lecteurs de suivre l’exemple de Galaad et de devenir comme lui un pur chrétien. Lancelot et Perceval, détournés de Dieu par l’amour de la chevalerie ou par l’excès de courtoisie, sont trop ancrés dans le monde pour pouvoir comprendre les merveilles d’un territoire enchanté. Il fallait que Galaad s’annonce pour que l’étendue magique d’un royaume trouve enfin sa signification. On comprend également en quel sens le christianisme se percevait comme processus de sur-rationalisation. 


La Quête du Saint-Graal constitue un parfait exemple du pouvoir que la littérature peut exercer sur le monde. La légende arthurienne constitue un bon exemple qu’il nous est facile d’observer de notre point de vue détaché de lecteurs de l’ère moderne. Reste ensuite à s’interroger sur les modalités d’expression de notre propre Légende arthurienne, sans doute encore trop enveloppante et proche pour se laisser enrober facilement par nos regards.


Citation :
« Après cette table, il y eut encore la Table Ronde établie selon le conseil de Merlin et pour une grande signifiance. On l’appelle Table Ronde pour désigner par là la rondeur du monde, et le cours des planètes et des astres au firmament ; dans les révolutions célestes on voit les étoiles et mainte autre chose, aussi peut-être dire que la Table Ronde représente bien le monde. »


Citation :
« Quand ils furent tous assis, ils entendirent approcher un bruit de tonnerre, si prodigieux qu’ils crurent que le palais allait s’écrouler. Et voici qu’entra un rayon de soleil qui fit la salle sept fois plus claire qu’elle n’était auparavant. Ceux qui étaient là furent comme s’ils étaient illuminés par la grâce du Saint Esprit, et commencèrent à se regarder les uns les autres : tous, grands et petits, étaient silencieux. Lorsqu’ils furent demeurés longtemps, sans que nul d’entre eux eût pouvoir de parler, à s’entre-regarder comme bêtes muettes, le Saint-Graal parut, couvert d’une pièce de soie blanche ; mais personne ne put voir qui le portait. Il entra par la grand-porte et, dès qu’il y eut pénétré, la salle se remplit de bonnes odeurs comme si toutes les épices de la terre s’y fussent épandues. »


Citation :
« La mort d’Abel en ce temps où il n’y avait encore que trois hommes sur terre, annonçait la mort du vrai Crucifié, Abel signifiant la Victoire, et Caïn représentant Judas. Ainsi que Caïn salua son frère avant de le tuer, Judas devait saluer son Seigneur avant de le livrer à la mort. »


Un des charmes de cette lecture médiévale selon la préface :

Citation :
« On peut mesurer aisément toute la distance qui sépare notre intelligence de l’âme de celle que possédait le Moyen Age ; il suffit pour cela de mesurer l’étrange ignorance où nous sommes du mal inhérent à notre nature. Lorsque nous découvrons soudain sa puissance, nous demeurons stupéfaits. Nous ne pensions pas que tout cela fût caché dans l’homme. Les médiévaux le savaient exactement. Ils vivaient comme dans la compagnie familière de la faiblesse ou de la méchanceté de la nature ; mais aussi ils savaient lui faire face, la combattre et la confesser. »

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