mardi 10 mars 2015

Fragments sur la guerre 1914-1915 de Rainer Maria Rilke préfacé par Jean Tain (2014)








Fragments ou miettes ? Le projet présenté par Jean Tain semble parfaitement légitime : « Le titre et le découpage des lettres que nous avons choisi de conserver effacent la référence à la Grande guerre, et élèvent le propos de Rilke à la généralité de toute guerre, ce qu’il tendait à faire lui-même ». Il s’agit ainsi de lire Rilke comme le précurseur tristement visionnaire du fascisme et du nazisme, allant ainsi à l’encontre de l’opinion couramment admise selon laquelle l’homme, par son silence politique, aurait voulu signifier au mieux sa neutralité, au pire son opposition à l’engagement politique contre les extrémismes. Mais Jean Tain devance toutes les critiques : « Le désœuvrement de Rilke n’était donc pas indifférent à la guerre, au contraire. Ce fut une manière de préserver son projet poétique, essentiel mais fragile, quand tant de poètes se sont abandonnés aux passions nationales ». Le reste de la préface s’attarde à nous donner les raisons pour lesquelles Rainer Maria Rilke ne s’est pas davantage engagé politiquement. Homme de lettres, attention à toi si tu ne te fais pas l'égal de Dieu dans le jugement de tes contemporains –la défense de cette préface sonne curieusement accusatrice.

Jean Tain se permet quelques digressions extra-épistolaires et revient sur le poème de jeunesse de Rainer Maria Rilke intitulé "Le chant de l’amour et de la mort du Cornette" (publié en 1906) que l'on peut lire : ICI.
Ce poème en prose aux tonalités mélancoliques a remporté un grand succès lors de la Grande guerre et a été publié sous forme de brochure, emportée sur les fronts allemands pour accompagner les soldats lors des combats. Jean Tain cite ce poème comme un exemple d'utilisation anachronique de l'oeuvre de Rainer Maria Rilke qui a pu justifier l'assimilation de l'auteur à la propagande pro-militaire.


"Serait-ce l’aube ? Quel soleil est-ce donc ? Qu’il est grand ce soleil ! Et des oiseaux ? Leurs voix chantent de toutes parts. Tout est clarté,
mais ce n’est pas le jour. Tout est rumeur, mais ce n’est pas le chant des oiseaux. Ce sont les poutres qui luisent. Ce sont les fenêtres qui crient ; les fenêtres, rouges, qui crient vers l’ennemi, la-dehors où flambe le pays : « Au feu ! »



Viennent ensuite les fragments de lettres envoyées par Rainer Maria Rilke en 1914 et 1915. Miettes plutôt que fragments, nous avons donc dit, puisque chaque lettre sera réduite à la longueur d’une page, et que cinq lettres seulement ont été choisies pour constituer ce regroupement bien maigre. Quelques belles formules prennent leur élan, ici ou là (« Qui saurait dire ce qui nous arrive là et quels sont les survivants de ce temps qui plus tard seront encore des hommes ? ») mais ces quelques fulgurances ne méritent peut-être pas de constituer à elles seules un ouvrage. Jean Tain plaide en faveur de Rainer Maria Rilke mais ne donne malheureusement pas à son lecteur les données suffisantes pour que celui-ci puisse se forger son appréciation personnelle.





Citation :
« Ce qui s’accroît sans doute, c’est la notion que l’on peut prendre de l’indicible peine de l’être humain, et peut-être est-ce là le but poursuivi : une si profonde déchéance doit préparer l’espace et l’élan pour de nouvelles montées… »

Citation :
« Que de travestis dans les villes, que de bas divertissements, quelle hypocrisie dans cette vie sans fond, à l’abandon, soutenue par une littérature profitarde et par un théâtre pitoyable, flattée par une presse répugnante, qui est certainement dans une large mesure responsable de la guerre, et plus coupable encore de contribuer à ce que la duplicité, le mensonge et la corruption fassent de l’événement une maladie, alors qu’il aurait dû être une folie pure. »

Citation :
« S’il criait, ne serait-ce qu’une nuit, dans cette ville factice, toute voilée de drapeaux, sans se laisser apaiser, qui donc oserait le traiter de menteur ? Combien sont-ils qui ne répriment plus ce cri qu’à grand-peine ? Ou me trompè-je ? Si je me trompe et qu’il n’y ait beaucoup d’hommes capables de jeter ce cri, je cesse de comprendre les humains, je ne suis plus des leurs, je n’ai plus rien de commun avec eux… »


*Peinture de Lucas Cranach - Deux oiseaux morts

2 commentaires:

  1. Personnalité fascinante que celle de Rilke ! Un pur poète, qui ne semblait pas de ce monde… Il est vrai que les préfaciers et les contemporains ont souvent tendance à porter des jugements hâtifs. Il est toujours plus facile de connaître la vérité après coup... Porter de tels jugements semble d’autant plus hasardeux dans le cas de Rilke, que sa recherche se situe sur un tout autre plan. On voit en tout cas d’après les extraits que vous citez qu’il ne semblait guère à l’aise dans son époque !

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  2. Le préfacier fait ici tout le contenu de l'oeuvre... De Rainer Maria Rilke, il n'y a pas de quoi sustenter vraiment sa curiosité.
    Il sera temps de passer aux Lettres à un jeune poète, par exemple...

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