dimanche 22 février 2015

Le Conte du Graal (1180 environ) de Chrétien de Troyes

La lecture du Conte du Graal demande au lecteur de réaliser une initiation similaire à celle que devra suivre l’un de ses protagonistes, le célèbre Perceval, au cours de ses aventures.


Alors que Perceval découvre avec étonnement le monde de la chevalerie, ses apparats clinquants, ses rituels fascinants et son prestige, le lecteur découvre les règles de narration d’une littérature qui semble à la fois dépouillée –lorsqu’on la compare aux investigations intérieures des productions plus récentes-, mais aussi étrangement peuplée de figures qui ne veulent pas se laisser saisir entièrement. 


Plus tard, lorsque Perceval s’initie aux règles de la courtoisie et comprend l’importance du renoncement à ses instincts primaires, le lecteur commence à comprendre les sinuosités d’une aventure beaucoup moins linéaire que prévu. Puisqu’on se réfère toujours à ce que l’on connaît, les histoires plus récentes n’ont rien à envier à la richesse dramatique des étapes parcourues par ce personnage qui apprend vite de ses aventures et se métamorphose au fil des pages.


Perceval trouvera sa pleine maturité s’il parvient à l’existence spirituelle que lui révèle l’Ermite, mais il ne suffit pas d’une indication ni d’un signe envoyé de l’au-delà pour accomplir sa destinée. D’ailleurs, Perceval ne s’était-il pas déjà vu tendre une perche divine en assistant au spectacle de la cérémonie du Graal dans le château du Roi Pêcheur ? Mais il n’avait pas osé demander au roi à quoi servait ce Graal car les bonnes manières qu’on venait de lui enseigner lui avaient recommandé la prudence et la modération dans les paroles. Perceval n’était pas assez mûr pour distinguer le terrestre du céleste –peut-être même n’envisageait-il même pas encore la possibilité de matérialisation sur terre de signes révélant la présence d’un plan d’existence supérieure. Et pendant ce temps-là, la lecture déborde les dimensions des pages de toutes les histoires, légendes, mythes et fantasmes implicitement portés par les aventures vécues par Perceval. 


Cependant, si Perceval occupe le devant de la scène, il ne faudrait pas oublier pour autant de citer le chevalier Gauvain qui se présente en cours d’histoire comme compagnon d’armes suivant son destin propre, engagé lui aussi dans la quête d’aventures, complémentaire de Perceval qu’il compense par sa courtoisie innée et par ses tentations plus sophistiquées. Le Conte du Graal évoque leurs progressions parallèles qui se recoupent souvent et qui se répondent aussi dans l’éloignement lorsque les enchantements des forêts, des châteaux et des rivières traversés constituent les étapes décisives d’une évolution qui se décline sur les modes principaux de la chevalerie, de la courtoisie et de la spiritualité.


Chrétien de Troyes se pose comme romancier à cette époque charnière où le texte produit n’est pas encore la manifestation de la singularité d’un écrivain mais où se dégagent déjà quelques nouveautés d’expression qui influenceront le reste de la production écrite. Il semble ainsi vouloir engager ponctuellement un dialogue intime avec son lecteur mais sans le manifester explicitement. Le vague, la teinte du demi-mot, le goût pour ce qui est seulement suggéré et laissé au libre décryptage d’un signe se fondent pour créer une ambiance de merveilleux diffus d’où surgissent parfois, plus magistrales, quelques merveilles explicites qui s’imposent comme des interrogations émotionnelles. Elles ne laissent pas indifférents et inquiètent très souvent. Elles font littéralement vibrer et impliquent le lecteur dans la résolution d’une énigme qui devrait le rassurer, le faire rire ou l’enfoncer dans une terreur encore plus sombre. 


Avec le Conte du Graal, on flotte dans un entre-deux mondes étrange, grave ou enfantin, drôle ou sinistre. C’est une expérience de lecture déroutante qui s’achève abruptement pour mieux se poursuivre peut-être sur les traces du mystérieux Graal…



Perceval quitte sa mère pour rejoindre la chevalerie :

Citation :
« C’est le départ. Sa mère, qui l’aimait,
En pleurant lui donne un baiser,
Et elle prie Dieu de lui servir de guide.
« Mon fils aimé, dit-elle, que Dieu vous conduise !
Et qu’il vous donne, où que vous alliez,
Plus de joie qu’il ne m’en reste ! »
Une fois qu’il se fut éloigné
A distance de jet d’une petite pierre,
Le jeune homme se retourne et voit sa mère
Tombée, derrière lui, au bout du pont-levis,
Gisant là, évanouie,
Comme si elle était tombée morte.
Lui, d’un coup de baguette, cingle
La croupe de son cheval,
Qui s’en va d’un bond
Et l’emporte à vive allure
A travers la grande forêt obscure. »


Entre badineries et cruautés, grotesque et étrange...

Citation :
Après avoir frappé la jeune fille,
[Keu] trouva, en revenant, un fou
Qui se tenait debout près d’une cheminée.
De colère et de dépit, d’un coup de pied
Il le lança dans le feu qui brûlait bien,
Simplement parce que ce fou avait coutume de dire :
« Cette jeune fille ne rira
Que le jour où elle verra
Celui dont la gloire chevaleresque
Sera sur toutes les autres souveraine. » 


... et sans aucune pudibonderie morale :

Citation :
Le jeune homme s’est pris de colère
A sentir la blessure
Du coup qu’il a reçu.
Il le vise à l’œil, du mieux qu’il peut,
Et laisse partir son javelot.
Avant qu’il y prenne garde ou qu’il ait rien vu ou entendu,
Le coup a traversé l’œil et atteint le cerveau.
Le sang et la cervelle
Jaillissent par la nuque. 


La procession du Graal :

Citation :
Les jeunes gens porteurs des candélabres
Etaient d’une grande beauté.
Sur chaque candélabre brûlaient dix chandelles pour le moins.
D’un graal tenu à deux mains
Etait porteuse une demoiselle,
Qui s’avançait avec les jeunes gens,
Belle, gracieuse, élégamment parée.
[…]
Le jeune homme les vit passer
Et il n’osa pas demander
Qui l’on servait de ce graal,
Car il avait toujours au cœur
La parole du sage gentilhomme.
J’ai bien peur que le mal ne soit fait,
Car j’ai entendu dire
Qu’on peut aussi bien trop se taire
Que trop parler à l’occasion. 


S'annonce ici ce qui constituera la matière des continuations, la Quête du Saint Graal en tête :

Citation :
Tels sont les gens qui vont et viennent dans le palais.
Ils sont remplis d’une folle attente,
Qui ne pourrait se réaliser,
Car ils attendent qu’en ces lieux vienne
Un chevalier qui les prenne sous sa garde,
Qui rende aux dames leurs domaines,
Donne aux jeunes filles des maris
Et fasse chevaliers les jeunes nobles.
Mais la mer sera toute devenue de glace,
Avant que l’on trouve un chevalier
Capable de demeurer dans ce lieu,
Car il le faudrait à la perfection
Sage et généreux, sans convoitise,
Beau et hardi, noble et loyal,
Sans bassesse ni aucun vice. 


*La procession du Graal

3 commentaires:

  1. J’ai lu « Perceval » il y a quelques années. Je ne m’en souviens pas très bien, mais j’avais apprécié. Comme vous le dites, c’est assez mystérieux, et bien riche en fin de compte. Il faut aussi voir « Excalibur » de John Boorman sur le même thème, qui est un film superbe.

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  2. Pas vu mais je retiens. Dans un genre sans doute différent, il y aussi l'excellent Sacré Graal des Monty Python, qu'on ne présente plus... :)

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  3. J'aime bien les opéras sur ce thème de Richard Wagner ; Parsifal et Lohengrin, trempés dans le mystère et le romantisme. Monty Python, c'est pas tout à fait le même genre, mais très bon aussi, j'en conviens.

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