mardi 3 février 2015

Gorgias de Platon





L’époque à laquelle vécurent Socrate et Platon n’est peut-être pas si différente que ça de la nôtre. Déjà, Socrate se plaignait de la dégradation des mœurs, « tant est grande l’absence d’éducation et de culture où nous en sommes venus ! » Déjà, Socrate souffrait de l’incompréhension de ses pairs. Déjà, la politique se révélait dans ses formes les plus médiocres, asservie à la volonté de puissance des hommes les plus forts, vendue comme pitance de réconfort au peuple qu’il s’agissait de flatter. Cet aspect est encore parfaitement compréhensible pour le lecteur moderne qui comprendra la virulence avec laquelle Socrate combat la rhétorique considérée comme une partie de la flatterie –et si la flatterie fait parfois plaisir, elle n’est pas forcément bonne. 


La partie de l’argumentation la plus difficile à saisir pour nos conceptions modernes sera peut-être celle qui consiste à faire comprendre que la flatterie, si elle fait parfois plaisir, n’est pas bonne en soi. Socrate part du principe que le seul bien est la justice, et que ce seul bien est aussi le bon et l’utile. Puisque la flatterie est agréable, ne peut-on pas dire qu’elle est également bonne ? Non, car l’agréable peut naître du mal, alors que le bon ne peut jamais naître du mal. Donc, le bon et l’agréable seraient incompatibles. L’articulation logique semble très claire mais le lecteur moderne doit faire un effort de contextualisation pour comprendre le sens de telles valeurs dans la société grecque antique. Celles-ci n’ont pas une portée immanente qui réduirait leur signification à la sphère des affaires humaines : elles ont aussi une portée transcendante, ainsi qu’elles le sous-entendent lorsque Socrate affirme qu’il est meilleur d’être puni injustement que de punir injustement :


« SOCRATE : L’homme qui se trouve puni subit donc quelque chose de bon.
POLOS : Il semble bien.
SOCRATE : La punition est donc quelque chose qui lui est utile. »



Visiblement, il n’est pas utile à un individu d’être puni pour mieux vivre parmi ses semblables, puisque des hommes déraisonnables peuvent être portés à la gloire et puisqu’il est possible de se disculper lors de procès (et c’est ici que la rhétorique se montre particulièrement venimeuse, lorsqu’elle prétend pouvoir rendre la justice). En revanche, c’est en raison de sa relation avec le divin qu’il lui est bon d’être puni :


« SOCRATE : […] Car personne n’a peur de la mort, si on la prend pour ce qu’elle est, ou alors il faut être incapable de faire le moindre raisonnement et ne pas être vraiment un homme –non, ce qui fait peur, c’est l’idée de n’avoir pas été juste. En effet, si l’âme arrive aux portes de l’Hadès, toute remplie d’injustices, elle se trouvera dans la pire des conditions et souffrira les maux les plus douloureux. »


Socrate critique donc un mauvais emploi de la rhétorique comme outil de flatterie sans aucun rapport avec la justice. Face au constat déplorable qu’il dresse de la situation politique, il lui propose une réforme philosophique. La philosophie est ici conçue non seulement comme discipline mais comme art de vie et fondement des valeurs morales. A terme, elle conduit sur une manière d’être et de penser dont les effets s’étendent au quotidien des hommes comme à l’éternel des dieux. 


Si on ne cherche pas à résoudre l’aporie suivante : quelle est la connaissance apte à fonder l’action morale ? il faut reconnaître que l’argumentation du Gorgias est exigeante mais brillante. La pureté reposante du langage prend la forme d’une proposition politique qui calmerait à elle seule déjà bien des maux.




Sus à la langue de bois !

Citation :
« SOCRATE : […] Il est évident que Polos, parlant comme il parle, s’est exercé à ce qu’on appelle rhétorique plutôt qu’à discuter.
POLOS : Pourquoi ? Socrate.
SOCRATE : Parce que, Polos, quand Chéréphon te demande quel est l’art que connaît Gorgias, tu te mets à faire l’éloge de son art comme si on le blâmait, mais avec ta réponse, tu ne dis pas ce qu’il est.
POLOS : Pourquoi ? N’ai-je pas répondu qu’il était le plus beau des arts ?
SOCRATE : Ah oui, certainement. Seulement, personne ne te demandait si l’art de Gorgias était ceci ou cela, mais ce qu’était cet art et quel nom il fallait donner à Gorgias. »


Oserait-on écrire ceci aujourd'hui ?

Citation :
« CALLICLÈS : Chez nous, les êtres les meilleurs et les plus forts, nous commençons à les façonner, dès leur plus jeune âge, comme on fait pour dompter les lions ; avec nos formules magiques et nos tours de passe-passe, nous en faisons des esclaves, en leur répétant qu'il faut être égal aux autres et que l'égalité est ce qui est beau et juste. »


La rhétorique doit être dépassée pour un art total où politique et philosophie, bien et justice, mort et vie auraient enfin fusionné :


Citation :
« SOCRATE : Alors, par la suite, quand toi et moi, nous aurons bien pratiqué la vertu en commun, si, à ce moment-là, tu penses qu’il le faut, nous nous consacrerons aux affaires politiques, ou bien à autre chose, si tu penses qu’on le doit. Oui, à ce moment-là, nous tiendrons conseil pour savoir comment être meilleur que nous le sommes aujourd’hui. Il est laid, en effet, de se trouver dans la situation qui semble être la nôtre maintenant, puis de faire les jeunes fanfarons comme si nous étions des gens sérieux, nous qui n’avons jamais la même opinion sur les mêmes questions, alors qu’il s’agit des questions les plus fondamentales. Tant est grande l’absence d’éducation et de culture où nous en sommes venus ! Nous nous laisserons donc guider par le raisonnement qui vient de nous apparaître, puisqu’il nous indique quelle est la meilleure façon de vivre et de pratiquer la justice et toute autre vertu, dans la vie comme dans la mort. »

6 commentaires:

  1. « Gorgias » est un des chefs-d’œuvre de Platon. Ca traîne un peu au début, mais ensuite ça décolle. Comme vous le dites, l’argumentation est brillante, et l’idéal défendu est très noble : seule la vertu doit être recherchée, la gloire et le pouvoir ne valent rien s’ils ne reposent pas sur la justice. La manière dont Socrate retourne Calliclès est impressionnante et n’a pas pris une ride. Une bouffée d’oxygène et un rayon de lumière dans ces temps de ténèbres…

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  2. Votre tête antique semble m'indiquer que vous connaissez bien Platon et les autres auteurs de cette époque...

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  3. Bien, je vais pouvoir bénéficier de bons conseils alors ! Je poursuis avec quel livre ?

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  4. Le mieux, si vous n’avez rien lu de Platon, c’est de commencer par « L’Apologie de Socrate » ou « Le Banquet ». Après, ses trois grands textes sont le « Gorgias » ( brillamment chroniqué ici), « La République » et « Le Phédon ». Mais c’est plus aride par endroits… Les premiers dialogues socratiques (« Alcibiade », « Lachès », etc.) sont sympas aussi.

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  5. Merci, j'ai justement le Banquet en attente... Marcel Detienne parle aussi de Platon dans "L'invention de la philosophie" et fait notamment le distingo entre la République et les Lois (pour l'institution d'une morale implicite par les "lois mythologiques").

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