dimanche 11 janvier 2015

L'ère de l'égoïsme : Comment le néolibéralisme l'a emporté (2014) de Darryl Cunningham






Darryl Cunningham est étonnant et détonnant : sorti d’une école d’art classique, il a travaillé comme aide-soignant dans un hôpital psychiatrique, ce dont il témoigna dans un album intitulé Fables psychiatriques, et il nous propose aujourd’hui un documentaire dessiné expliquant la crise économique de 2008 de façon progressive, structurée et limpide.


On entre dans la grande Histoire par la petite histoire. Il s’agit de celle d’Ayn Rand, une femme brillante qui se distinguait déjà dans son enfance en refusant l’optimisme généralisé d’une société égalitaire. Elle fut l’auteure des romans intitulés La grèveLa source vive ou encore –et c’est là son essai le plus explicite- La vertu d’égoïsme. Sa pensée fut à l’origine du courant philosophique de l’objectivisme dont le point fondamental est le suivant : l’intention morale de l’existence est la poursuite de l’intérêt personnel rationnel. Selon Ayn Rand, tout doit ainsi être mis en œuvre pour permettre aux plus talentueux de se réaliser. Ainsi, une société égalitaire qui souhaiterait offrir les mêmes droits et les mêmes chances à chacun serait une indignation commise à l’égard des plus méritants. Le personnage de son roman La source vive devait ainsi illustrer cette philosophie : 


« L’objectif de Rand en créant le personnage de Howard Roark était de montrer le potentiel des hommes. Au premier abord, il semblerait être monstrueusement égoïste mais, à la fin du roman, les lecteurs comprendraient que l’égoïsme habituellement considéré comme un vice, est en fait une vertu et que l’altruisme n’est qu’un outil utilisé par le collectif pour soumettre les individus. »


Ayn Rand a connu énormément de succès et de réussite dans la première partie de sa vie. Un cycle vertueux semblait ainsi devoir l’entretenir dans ses opinions : sa force de persuasion, son talent et sa rhétorique étaient tels que quiconque croisait son chemin devait tomber dans les filets de ses discours. On peut se demander quelle était la nature du vide qu’Ayn Rand comblait avec l’objectivisme, mais ce serait sans doute remonter trop loin. Dans son exaltation de l’égoïsme, Ayn Rand semble parfois s’inspirer de Nietzsche et de son rejet de la pitié, mais là où le penseur allemand fustigeait la pitié pour son caractère prophétique et performatif, enfermant celui qui la reçoit dans un modèle de défaite, Ayn Rand refuse la pitié dans une perspective darwinienne d’élimination des plus faibles. Selon elle, l’égoïsme doit servir en dernier lieu à exalter le pouvoir d’un seul au détriment de tous dans les aspects les plus matériels de la vie quotidienne. Murray Rothbard, qui gravita quelques temps autour d’Ayn Rand, déclara plus tard :


« J’avais l’impression que, si je continuais à la voir, ma personnalité et mon indépendance seraient annihilés par l’incroyable puissance de sa volonté. » 



Aucun aspect d’une existence ne devant échapper au jugement implacable de l’objectivisme et dans sa vie intime, Ayn Rand propageait encore ses principes de domination et d’asservissement :


« Ayn Rand, qui était la plupart du temps profondément concentrée sur son travail, n’arrivait pas à suivre les allées et venues de Frank [son époux]. Elle insista pour qu’il attache une petite cloche à l’une de ses chaussures pour qu’elle sache où il était. D’autres humiliations allaient s’abattre plus tard sur le pauvre Frank. »


Au terme de ce premier chapitre sidérant qui nous fait découvrir un personnage occulté du champ culturel français mais très en vogue aux Etats-Unis, Darryl Cunningham se lance dans une deuxième partie explorant l’évolution des structures économiques depuis le Krach de Wall Street et la Grande Dépression jusqu’au Krach de 2008. Peu de temps après le premier événement, un peuple particulier se manifesta : celui des ultralibéraux.


« Après le krach de Wall Street et la grande dépression, les Etats-Unis eurent de bonnes raisons de vouloir consolider cette séparation [entre banques de dépôt et banques d’affaires]. […] Personne ne voulait qu’une banque se serve de l’argent d’un client pour jouer en bourse. Enfin, presque personne.
- En tant qu’ultralibéral, je trouve que c’est une contrainte inacceptable imposée par le gouvernement à l’économie de marché. »


En associant banques de dépôt et banques d’investissements, ceux-ci parvinrent peu à peu à imposer leur vision du monde en créant un univers entièrement asservi aux intérêts économiques de quelques-uns. La progression est claire et les exemples simples permettent de comprendre le rôle joué par quelques personnages fondamentaux dans la création des produits boursiers spéculatifs qui devaient conduire au Krach de 2008. Dans la continuité, le troisième chapitre se propose de faire le bilan de la situation actuelle. Malgré l’effondrement du monde boursier, il semblerait que presque personne n’ait voulu remettre le système bancaire en question. Le monde politique, fort de son clivage entre conservateurs et progressistes, se querelle quant aux principes gouvernementaux qui devraient ou non être mis en place pour atténuer les effets de la crise économique. Les conservateurs et les forces politiques de droite qui prennent de l’ampleur depuis quelques années continuent de faire honneur à l’objectivisme d’Ayn Rand en réclamant la diminution des aides versées aux couches sociales les plus défavorisées des sociétés. Ayn Rand écrivait d’ailleurs, à propos des travailleurs sociaux : 


« Une personne qui choisit de travailler dans le champ social à plein-temps choisit de consacrer sa vie à ce que j’appelle « l’adoration de la nullité », l’adoration des failles humaines, des manques, des ratages, de la misère, des vices et des démons. L’adoration des personnes moralement, spirituellement, intellectuellement et psychologiquement inférieures. Une personne véritablement motivée par l’amour des valeurs et par un désir de soulager la souffrance humaine ne commencerait pas par les taudis et les arriérés »). 


Aujourd’hui encore, les pauvres et les minorités servent de boucs émissaires en réponse aux difficultés qu’entraîne la crise, ce que montre bien l’essor du Tea Party aux Etats-Unis et de l’UKIP en Angleterre. Pour eux, la solution idéale serait de révoquer totalement les lois interventionnistes et de faire honneur à une économie de libre marché. La confusion entre liberté individuelle et liberté des entreprises semble ici totale. Et c’est ici que l’on retrouve les principes de la philosophie objectiviste d’Ayn Rand. Ce n’est sans doute pas la seule à avoir eu de l’influence et d’autres personnages ont dû jouer un rôle important pour contribuer à l’essor de la pensée de l’égoïsme, mais pour les gens de droite, son apport était essentiel pour justifier philosophiquement et moralement leurs actions. 


Alors, pourquoi les conservateurs ne se rendent-ils pas compte de la confusion qui règne entre liberté individuelle et liberté des entreprises ? Pourquoi continuent-ils à défendre cette dernière avec acharnement alors que les évènements leur montrent de manière toujours plus éloquente qu’eux-mêmes n’y gagneront rien ? Comme la philosophie d’Ayn Rand était pleine de contradiction, ainsi elle fournit à ceux qui s’y abreuvent un rêve, un fol espoir qui n’est jamais exprimé parce qu’il relève de la pensée magique et de l’irrationalisme le plus total : celui de l’élection du seul, unique et meilleur des égoïstes au détriment de tous les autres. Et c’est dans la poursuite de ce rêve que les structures périmées semblent devoir se maintenir. 


Dans le cercle des disciples d'Ayn Randt, on découvre Alan Greenspan. Le seul qui lui ait visiblement été fidèle du début jusqu'à la fin de son engagement à ses côtés :


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Le lien avec la constitution d'une certaine économie ne semble a priori pas évident. Mais étudions d'abord les processus, et essayons de retrouver les soubassements idéologiques...



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3 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. Merci Colimasson pour cet éclairage instructif sur cette personne que je ne connaissais pas. Tout cela est bien triste et mène forcément à une impasse. Comme si nous n'étions pas avant tout le fruit des relations avec nos congénères? Je pense sincèrement que l'homme qui choisit l'égoïsme court à sa perte. Et je ne crois pas par là en une punition morale voir divine mais plutôt en une dégénérescence inéluctable, presque mécanique.

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  3. Peu importe comment on appelle cela... finalement, on constate que cela se termine souvent de la même façon...

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