lundi 26 janvier 2015

La Débâcle (1892) d'Emile Zola






C’est un livre étonnant… Après le Rêve, roman intimiste, subtile petite épopée personnelle remplie de détails et de songes, Emile Zola fait sauter le toit de la chaumière et se rue sur la scène de l’Histoire en choisissant d’évoquer la bataille de Sedan et le siège de Paris qui précède l’établissement de la Commune en 1871.


L’individu a encore son rôle à jouer mais il est ici subordonné à la marche esclavagiste de la nation. On retrouve et découvre bien quelques personnages aux caractères nettement définis mais leurs actes et leurs pensées sont subordonnés à l’évolution nécessaire d’un régime. Ici, Emile Zola semble moins se passionner pour l’étude des caractères humains que pour l’étude d’une nation. Il procède en journaliste moderne : c’est en ne participant pas aux batailles qu’il décrit dans son livre qu’il essaie d’en restituer la vérité, nuancée par l’imagination de son esprit littéraire. Richement documenté en amont, notamment par l’intermédiaire de Duquet, il repart également sur la route parcourue par l’armée de Mac-Mahon de Reims à Sedan afin de procéder à l’autopsie d’un champ de bataille sur lequel il passa 14 jours. Ses pages denses témoignent de cette volonté de représenter crûment la vérité et de briser l’héroïque légende de la lutte militaire. La réalité se saisit également dans le langage, qu’Emile Zola n’a jamais négligé dans ses romans, et la plupart de ses dialogues saisissent à vif l’effroi suscité par les scènes de carnage et l’incompréhension d’hommes dépassés par l’histoire qui se joue au-dessus et au détriment de leurs carcasses. Le rythme, l’oralité et l’argot font déjà penser au style célinien… 


« On se bat dans un enclos, on défend la gare, au milieu d’un tel train, qu’il y avait de quoi rester sourd… et puis, je ne sais plus, la ville devait être prise, nous nous sommes trouvés sur une montagne, le Geissberg, comme ils disent, je crois ; et alors, là, retranchés dans une espèce de château, ce que nous en avons tué, de ces cochons ! Ils sautaient en l’air, ça faisait plaisir de les voir retomber sur le nez… Et puis, que voulez-vous ? Il en arrivait, il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant qu’on en demandait. Le courage, dans ces histoires-là, ça ne sert qu’à rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous avons dû foutre le camp… N’empêche que, pour des serins, nos officiers se sont montrés de fameux serins, n’est-ce pas, Picot ? »


La Débâcle recèle des passages fameux qui ne flattent pas l’esprit militaire. Et cependant, le doute s’insinue à la fin du livre concernant la démarche adoptée par Emile Zola pour son écriture. Il faut lire l’introduction de Henri Guillemin pour comprendre l’inconfort de la position zolienne lorsqu’il publie son livre, trente ans seulement après l’avènement de la Commune. L’épisode est encore frais dans la mémoire nationale et s’il ne veut pas se départir de son ambition naturaliste et rester fidèle à lui-même, Emile Zola sait aussi qu’il doit plaire à l’élite intellectuelle qui l’attend au tournant de l’Académie. Il faut donc éviter de raconter la lâcheté des décisions militaires prises par Bazaine, par Thiers ou par Fabre, ne pas parler des guerres en province, omettre d’évoquer l’acharnement des bureaux militaires à ruiner l’action de Gambetta, voire inventer des scènes de bataille pour la défense de Paris qui n’ont jamais eu lieu car, en quatre mois et demi de siège, les autorités civiles et militaires avaient seulement hâte de se rendre pour le salut des structures sociales. Il ne faut pas révéler les actes antisociaux commis par le pouvoir lors de cette période critique mais Emile Zola ne se contente pas de détourner le regard, il exalte également la répression de la Commune, « saignée nécessaire pour se laver du socialisme ». La victoire de Jean Macquart apparaît finalement comme la victoire de la « vraie France qui se redresse ». 


On imagine quelle lutte a dû mener Emile Zola pour mener à bien ce témoignage militaire si impitoyablement attendu par les autorités en place. La Débâcle constitue un compromis entre réalisme et roman de commande –un acte de prostitution qui témoigne de la violence des tensions encore présentes en France trente ans après la Commune. Malgré ses compromis mondains et politiques, il reste un roman sous-tendu par une volonté d’authenticité et un dégoût profond pour la guerre. Emile Zola réaffirma ses positions quelques années plus tard lors de l’affaire Dreyfus. Celle-ci sera considérée comme une trahison immonde par rapport à la Débâcle par les membres de l’Académie. 

Citation :
« La petite ville est riche, avec ses nombreuses fabriques, sa grande rue bien bâtie aux deux bords de la route, son église et sa mairie coquettes. Seulement, la nuit qu’y avaient passée l’empereur et le maréchal De Mac-Mahon, dans l’encombrement de l’état-major et de la maison impériale, et le passage ensuite du 1er corps entier, qui, toute la matinée, avait coulé par la route comme un fleuve, venaient d’y épuiser les ressources, vidant les boulangeries et les épiceries, balayant jusqu’aux miettes des maisons bourgeoises. On ne trouvait plus de pain, plus de vin, plus de sucre, plus rien de ce qui se boit et de ce qui se mange. On avait vu des dames, devant leurs portes, distribuant des verres de vin et des tasses de bouillon, jusqu’à la dernière goutte des tonneaux et des marmites. Et c’était fini, et, lorsque les premiers régiments du 7e corps, vers trois heures, se mirent à défiler, ce fut un désespoir. »


Citation :
« Combien de braves gens pour un gredin, parmi les douze mille malheureux à qui la commune avait coûté la vie ! L’ordre de cesser les exécutions était, disait-on, venu de Versailles. Mais l’on tuait quand même, Thiers devait rester le légendaire assassin de Paris, dans sa gloire pure de libérateur du territoire ; tandis que le maréchal De Mac-Mahon, le vaincu de Frœschwiller, dont une proclamation couvrait les murs, annonçant la victoire, n’était plus que le vainqueur du père-Lachaise. Et Paris ensoleillé, endimanché, paraissait en fête, une foule énorme encombrait les rues reconquises, des promeneurs allaient d’un air de flânerie heureuse voir les décombres fumants des incendies, des mères tenant à la main des enfants rieurs, s’arrêtaient, écoutaient un instant avec intérêt les fusillades assourdies de la caserne Lobau. »


« Un gravier dans la chair d’un homme, et les empires s’écroulent. »


Une rue à Paris en Mai 1871 ou La Commune, Maximilien Luce

1 commentaire:

  1. Ma foi, Zola, j’ai jamais aimé. C’est un des rares auteurs français que je n’arrive pas à lire. C’est à cause du style, « argotique » comme vous dites… Mais je ne doute pas qu’il soit très estimable en son genre : il a du souffle, il est très documenté, et il a une vision de la vie, ce qui n’est pas le cas de tous les romanciers… Mais c’est juste pas mon type de littérature. En tout cas j’ignorais qu’il avait mis de l’eau dans son vin pour écrire « La Débâcle », vous allez jusqu’à qualifier ça de « prostitution » ! Je ne suis pas sûr que les admirateurs de Zola (qui sont nombreux) soient d’accord avec vous sur l’emploi de ce terme !

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