jeudi 8 janvier 2015

Journal – 22 octobre 1837 – 31 décembre 1840 de Henry David Thoreau





Emerson lui a dit d’écrire : Henry David Thoreau l’a fait. A 20 ans, il commence à tenir son journal à la mode transcendentaliste. Les faits et anecdotes banals du quotidien ne méritent pas de trouver leur place dans l’activité du diariste. Ce sont les mouvements de l’esprit, ses entraînements et ses réflexions qu’il s’agit de capturer et d’exprimer dans la journée, dans la liberté de forme et de fond la plus large. Henry David Thoreau ne semble pas à l’aise immédiatement. La fin de l’année 1937 et l’année 1938 constituent la première phase de recherche du grand écrivain et penseur à venir, et sont sans doute cruciales pour la constitution de ses œuvres futures. Les années 1939 et 1940 marquent nettement l’affirmation d’une personnalité originale, à la fois dans les thématiques abordées mais aussi dans la façon de les exprimer. Les citations et les exercices de style sous influence se font moins rares ou plus subtils, leur sincérité naïve ou virulente emporte radicalement l’adhésion. 


On trouve déjà, dans ce journal de jeunesse, les thématiques qui sont le propre de l’âge de maturité de Henry David Thoreau. L’influence d’un âge grec antique qui sait se montrer enfantin dans l’expression mais qui réunit, avant la grande littérature, toutes les pensées les plus fondamentales de l’humanité, lui fait comprendre très rapidement l’importance de la répétition cyclique et de l’identité du même, de génération en génération. C’est un lien cosmique qui unit les hommes par le biais de la nature, toujours identique, et de la littérature. 


« Les Grecs étaient austères, mais c’étaient de simples enfants dans leur littérature. Nous n’avons en rien évolué, malgré les quelques générations qui nous séparent d’eux. Cet étonnement, cet émerveillement universel devant ces vieillards, c’est un peu comme si un adulte découvrait que les aspirations de sa jeunesse s’approchaient plus de la vie divine que la sagesse satisfaite de sa maturité. »


Mais s’il ne fallait choisir qu’une seule instance de transmission, ce serait celle de la nature. Et celle-ci se présente, plus savante encore que le texte, aux alphabètes du vivant qui savent déchiffrer ses messages.


« Cette feuille blanche de neige qui recouvre la glace de l’étang n’est pas vierge parce qu’elle n’est pas écrite, mais parce qu’elle n’est pas lue. Toutes les couleurs sont en blanc. Elle constitue une nourriture aussi simple pour mes sens que l’herbe et le ciel. Il n’y a rien de fantastique en eux. Leur beauté simple a suffi aux hommes depuis la nuit des temps. Ils n’ont jamais critiqué le ciel bleu et l’herbe verte. » 


Henry David Thoreau, comme les grecs, s’émerveille de la répétition de chaque jour. L’aube surgit dans le ciel comme une envoyée miraculeuse qui ne prodigue ses vérités qu’à celui qui aura eu le courage d’affronter la fatigue et la solitude. Déjà à la recherche de la Vérité, Henry David Thoreau démontre sa capacité à une rigueur de vie exigeante. Il y a là un miracle qui ne saurait être accessible à tout le monde et que le travail de l’âme et du corps doivent permettre d’atteindre. La volonté sans concessions de Henry David Thoreau évoque parfois celle, tout aussi tragique et exaltée, de Friedrich Nietzsche, qui vécurent pratiquement à la même époque. Leur recherche frénétique de la vérité passe bien sûr par l’élimination de toutes les scories du jugement immédiat et des stéréotypes, mais au-delà de cette ressemblance, Henry David Thoreau sait se montrer plus aimant et moins torturé, plus proche dans l’expression d’une simplicité originelle. L’homme n’est plus un rebut brûlant de la nature mais il se fond en elle. Ainsi rêvait-il son prochain : « J’aimerais rencontrer l’homme dans les bois –je voudrais pouvoir le rencontrer comme le caribou et l’élan ».


De plus en plus affirmé au fil de ses écritures diaristes, Henry David Thoreau semble nous avoir laissé dans ses journaux les passages les plus essentiels pour la constitution de son œuvre future. On les retrouve ici perdus en fragments, échevelés, mais déjà denses et musicaux, comme devait l’être la pensée de ses influences grecques antiques. 


Citation :
« 3 mars. Trois mille ans et le monde a si peu changé ! L’Iliade ressemble à un son naturel qui s’est répercuté jusqu’à notre époque. Tout ce qu’elle contient est encore on ne peut plus frais dans la mémoire des hommes –mais était plus enfantin chez le poète. »


Citation :
« 15 sept. L’entrain de la jeunesse est inexplicable. –Vous pouvez jeter des bâtons ou de la boue dans le courant, cela ne fera qu’en élever le niveau. Vous pouvez l’endiguer, mais pas l’assécher, car vous ne pouvez atteindre sa source. Si vous stoppez tel ou tel cours, il ne tardera pas à glouglouter à nouveau là où vous l’attendez le moins, et à emporter tous ses barrages. La jeunesse s’accroche au bonheur comme à un droit inaliénable. »


Citation :
« 2 déc. […] Waterloo n’est pas le seul champ de bataille. A cet instant précis, il y a autant de canons pointés sur ma poitrine que n’en contiennent les arsenaux anglais, et tout aussi mortels. »


Citation :
« 28 fév. Après la mort d’un ami, nous devrions considérer que les Parques nous ont confié la charge d’une double vie. Dorénavant, pour le monde, il nous incombe de réaliser aussi, au cours de notre propre existence, les promesses de vie de notre ami. »


Citation :
« 17 sept. […] Tous les actes de la Nature sont appréhendés les uns après les autres par le Temps, qui est le seul à considérer que toute chose dure. Pourquoi, alors, l’homme devrait-il se hâter, comme s’il n’avait pas l’éternité pour accomplir chaque chose ? Qu’il mette des millénaires, si besoin est, pour achever correctement la moindre tâche –quand bien même il ne s’agirait que de se couper les ongles. Si le soleil couchant semble l’exhorter à profiter du jour tant qu’il dure, le chant des grillons ne manque pas de le rassurer –sur le même rythme que jadis- en lui apprenant à prendre son temps désormais et à jamais. L’homme sage sait rester tranquille –jamais agité ni impatient. »


Citation :
« Marcher tôt le matin est une bénédiction pour toute la journée. A mes voisins qui se sont levés dans la brume et la pluie, je parle du radieux soleil de l’aube et du chant des oiseaux comme s’il s’agissait d’un mythe légendaire. Je revois ces heures fraîches désormais lointaines comme s’il s’agissait de l’antique aube des temps –quand régnait une santé robuste et florissante, et que chaque acte était simple et héroïque. »


Une poésie en demi-mots extrêmement sensible :

Citation :
« 24 juin. SYMPATHIE
Sur le tard, hélas ! j’ai connu un brave garçon,
Dont les traits avaient été coulés dans le moule de la Vertu,
Comme si elle le destinait à être le jouet de la Beauté,
Avant d’en faire de sa forteresse l’instrument.
[…]

Il avançait comme la fine brume de l’été,
Qui nous dévoile de nouveaux paysages
Et fait sa révolution sans trompeter,
Sans que bruisse le vent dans les feuillages.

Je fus tellement pris au dépourvu
Que j’ai presque failli en oublier mes hommages ;
Et force m’est d’admettre désormais,
Que l’eussé-je moins aimé, je l’eus mieux aimé.

Chaque fois que nous nous retrouvions,
Un respect déférent entre nous s’interposait,
Si bien que nous semblions l’un à l’autre plus inaccessibles
Que lors de notre première rencontre.

De deux, nous devenions un, tant était grande la sympathie,
Bien empêchés d’entamer la moindre discussion ;
A quoi nous sert-il d’être à la sagesse aguerris
Si l’absence a tramé cette dualité ?

L’éternité n’offrira pas de seconde chance,
Il me faut suivre mon chemin en solitaire,
Me souvenant que nous nous sommes déjà rencontrés,
Et sachant ce plaisir rare définitivement disparu. »


*Peinture de Nicolas Roerich

2 commentaires:

  1. Une personnalité riche et intéressante, ça m'a donné envie de le lire !

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