jeudi 25 décembre 2014

Les pouvoirs mystérieux de la foi (1993) de Jean Guitton et Jean-Jacques Antier








« Moi aussi je me demande comment on peut penser en même temps au salut de son âme et au repas du soir ! »


Et si c’était ça le miracle ? L’irruption brève du divin sur la durée du quotidien ? Cette exclamation de Jean Guitton traduit le ton joueur et pourtant profond du dialogue qu’il entretient avec Jean-Jacques Antier. Tous deux diplômés de philosophie ou d’histoire imposent leurs reconnaissances universitaires pour aborder la foi, ses miracles et ses saints sans prosélytisme : si les exemples miraculeux abondent, leur liste n’est pas déclinée dans l’objectif de servir un matraquage publicitaire destiné à la conversion. Il s’agit surtout de comprendre en quoi ces miracles peuvent être des signes.


Jean Guitton et Jean-Jacques Antier reprennent la catégorisation en vigueur dans le domaine de la parapsychologie pour aborder les miracles en deux temps : les phénomènes mystiques en relation avec la matière et les phénomènes mystiques en relation avec l’esprit. La première partie est particulièrement édifiante car elle ne se contente pas seulement d’aborder des situations hautement improbables telles que les inédies, l’hyperthermie, la combustion spontanée, l’incorruptibilité, le vol mystique, la matérialisation ou les stigmates, mais elle souligne également leur aberration biologique. Irrationnel ou a-rationnel ? Seules des explications transcendantes seraient capables de rénover le regard que nous portons non seulement sur les capacités d’adaptation de notre corps, mais aussi sur la portée de notre influence mentale. Jean Guitton et Jean-Jacques Antier savent très bien qu’il n’est plus recommandé de parler de religion chrétienne à notre époque et c’est la raison pour laquelle ils invoquent souvent des traditions issues d’autres époques ou d’autres lieux. Si le cas des saints chrétiens inédiques, certains ayant jeûné parfois des décennies sous strict contrôle et observation médicaux, ne convainc plus l’athée amateur du nouveau siècle, peut-être sera-t-il amené à nuancer son opinion en se plongeant dans certains fondements du yoga ?


« Selon Patanjali, l’un des fondateurs du yoga, l’homme serait capable de contrôler la matière, donc son corps, grâce aux chakras, sorte de centres nerveux qui correspondent à nos plexus. Le chakra vishuddha, cinquième plexus, ou « centre fluidique » (au niveau de la gorge), contrôle l’akasha, principe unique de la matière, ce qui permettrait à quelques adeptes très avancés de puiser l’élément nutritif directement à la source de toute matière. »


Il ne convient pas de nier les acquis des sciences biologique et médicale connues, mais de comprendre qu’elles peuvent parfois ne pas suffire. Dans ces cas-là, la force de la foi peut servir d’explication. Mais comment surgit-elle ? Ne tombe-t-on pas dans le paradoxe lorsqu’on cherche à connaître la foi alors que personne n’est incapable d’en décrire précisément la nature ? Dans ce sens, si la deuxième partie du livre est moins édifiante car elle se concentre sur des phénomènes intérieurs difficilement observables et quantifiables, elle permet toutefois de mieux rendre compte de l’irruption soudaine de la grâce. Les phénomènes de télépathie et de clairvoyance permettent peut-être d’expliquer les prophéties, les consciences dissociées, les visions et apparitions, les conversions miraculeuses ou les extases. Sans surprise, Jean Guitton et Jean-Jacques Antier évoquent les recherches récentes effectuées dans le domaine des sciences quantiques pour tenter d’expliquer comment l’esprit pourrait connaître des superpositions d’états spatiaux ou temporels. Cette explication surtout métaphorique sert surtout d’accroche pour approcher une croyance plus discrète selon laquelle la foi –ici chrétienne- peut constituer un moyen de se détacher de soi et de se connecter à l’univers, et d’amplifier ainsi sa conscience des interconnexions. Les notions d’entropie et la théorie de l’information permettent de rendre compte de ce phénomène en des termes plus clairs :


« La révolution de la science est d’avoir compris que le « désordre » que l’on trouve dans la matière inerte et qui tend vers l’entropie, le refroidissement et la mort n’est pas inévitable. Il n’est que le stade précédant l’émergence d’un ordre plus élevé. »


Malgré tout, ce livre ne fournira pas de réponse à la question de connaître le but de cette conscience globale ni l’intérêt que nous pouvons lui prodiguer en nous connectant à elle ponctuellement. Cette modestie est louable et ne constitue pas une lacune mais un signe d’humilité.  Il ne reste que des mystères cosmiques, ainsi celui de savoir comment l’instantanéité d’un signe peut influencer durablement une communauté parfois composée de millions d’hommes : « Les grandes religions sont des retombées institutionnelles d’un état improbable de la conscience chez un être privilégié ». Les mystères de la foi éclairent notre existence à un autre niveau car nous avons aussi conscience de notre durée et de notre implication à la renouveler sans cesse dans l’instantané. Avoir conscience de son pouvoir d’intervention, c’est peut-être ce que certains appellent la foi…

Une tentative d'écrire un sentiment numineux avec la volonté de dépasser les clivages réducteurs (mais sans nier pour autant les singularités) qui tiennent aux noms donnés à différentes religions ou croyances :

Citation :
« Avoir la foi, c’est ressentir au plus profond de son cœur une impression durable et bouleversante qui ne peut se comparer qu’à l’amour, qui est l’Amour dans sa perfection et sa quintessence. […]
Ce sentiment religieux est indépendant du dogme, puisqu’on le retrouve dans toutes les religions de toutes les époques. Il n’est pas nécessairement lié à la croyance en « Dieu », puisqu’on le retrouve aussi dans la branche athée du bouddhisme. Il n’est pas lié à l’idée de survie. Il EST. »


L'humilité est présente tout au long de cet ouvrage et donne à la fois profondeur et sérieux aux considérations envisagées. Difficile de trouver le bon langage pour parler des miracles. Il ne s'agit en aucun cas de dénier l'importance de "l'ordinaire":
Citation :
« Il faut accepter la part du fardeau du médiocre quotidien, qui n’est médiocre que dans son apparence et non dans son essence, que ce soit dans la vie en famille ou dans une communauté religieuse. Alors, on est prêt à tous les dépassements, à tous les héroïsmes. C’est là que se forme, dans l’humilité, le pur amour. »


Prenons le cas de l'inédie devant lequel des médecins se sont penchés encore récemment (au siècle dernier). Les observations stupéfiantes nécessitent des explications elles-mêmes incroyables. Peut-on éviter de sortir de notre base rationnelle de connaissances ?
Citation :
« En poussant la suggestion sous hypnose, Leschler prétend avoir fait grossir sa patiente de sept livres en une semaine, sans apport de nourriture ! Et on est bien obligé de constater que des inédiques comme Louise Lateau, Thérèse Neumann et Marthe Robin (sauf à la fin de sa vie) ne maigrissaient pas, tout en perdant leur sang. Sous stricte surveillance médicale, Thérèse Neumann manifestait, en inédie absolue, d’incroyables variations de poids : de 55 kilos habituellement, le poids tombait à 51 kilos après la Passion du vendredi, puis remontait à 55 kilos le samedi. […]
Il y a donc une modification extraordinaire des processus du métabolisme. Le sujet n’absorbant que de l’air (oxygène et azote) et de l’eau (hydrogène et oxygène) par la respiration (l’hostie, quelques grammes de froment pur, ne compte pas), comment peut-il produire les éléments indispensables à la vie : carbone, sodium, calcium, potassium, fer, magnésium, etc. ? Ou comment s’en passer ? (le cerveau fonctionne au carbone et à l’oxygène.)
Il y a le prana, disent les Orientaux, que ces phénomènes n’émeuvent pas outre mesure. Le prana serait une « énergie vitale » sans support atomique. »


Un peu plus d'explications concernant le prana :
Citation :
« Selon Patanjali, l’un des fondateurs du yoga, l’homme serait capable de contrôler la matière, donc son corps, grâce aux chakras, sorte de centres nerveux qui correspondent à nos plexus. Le chakra vishuddha, cinquième plexus, ou « centre fluidique » (au niveau de la gorge), contrôle l’akasha, principe unique de la matière, ce qui permettrait à quelques adeptes très avancés de puiser l’élément nutritif directement à la source de toute matière. »


Les auteurs parlent également de l'hyperthermie évoquée dans le cas de nombreux saints chrétiens. Encore une fois, ils ouvrent la possibilité d'un dialogue avec les croyances et pratiques orientales :
Citation :
« L’hyperthermie corporelle est-elle l’exclusivité des mystiques chrétiens ? La réponse est non.
Alexandra David-Néel a assisté à des expériences de tumo resskiang, exercice physique des yogis pour la maîtrise de la température interne, par concentration mentale. L’adepte est assis nu dans la neige l’hiver et on place sur son dos des draps trempés dans l’eau glacée. Il doit les sécher. Les témoins ont constaté que l’on voit la vapeur d’eau fumer dans l’air glacé ; et le drap sèche. »


En revanche, la stigmatisation serait un phénomène exclusivement catholique. Ce qui semble compréhensible si l'on se réfère à l'histoire du Christ.
Citation :
« La stigmatisation est un phénomène exclusivement catholique. Les spécialistes la définissent ainsi : elle est localisée aux cinq plaies du Christ (plus la couronne d’épines). Elle s’accompagne de très vives souffrances physiques et morales. Elle a lieu en général au jour de la Passion. Les plaies ne suppurent pas, le sang est pur, alors qu’en général une lésion, une blessure, amène la suppuration. »


Pourquoi les saints sont-ils si souvent représentés ou connus dans une vie d'ascétisme, de souffrance et de douleurs ? Il ne s'agirait peut-être que de ce que l'on aperçoit de l'extérieur. N'y a-t-il pas un cheminement de joie et de grandeur qui se faufile sans bruit en parallèle au chemin de Croix de chaque martyr ou ascète ?
Citation :
« Selon les spécialistes de la mystique, Görres, et plus près de nous le père Thurston et le Dr H. Larcher, les tendances ascétiques et mystiques semblent régressives, donc négatives, puisque la chasteté ramène à l’état d’enfance, l’inédie au nouveau-né, l’apnée et l’anurie au fœtus, l’arrêt du cœur à l’embryon, la biostasie à l’ovule. Mais c’est là une vue purement humaine, liée à l’idée horizontale du « progrès ». En réalité, cette rétro-évolution récapitule à rebours le développement. Elle superpose au cycle progressif et horizontal de la vie biologique un cycle vertical tout intérieur. Dans l’ordre de l’esprit, il apparaît comme profondément progressif. Toute mortification spirituelle, à condition d’être purifiée du dolorisme d’autrefois, est une vivification. Elle accroît l’indépendance du microcosme par rapport au macrocosme. »


Et s'il reste malgré tout de la méfiance douteuse face à ce discours ou ce qu'il semble vouloir dire, il faut se souvenir des paroles de Raymond Aron : 
Raymond Aron a écrit:
« Vous admettez des miracles, ces exceptions aux lois naturelles : pour moi, tout est miracle. Vous opposez sacré et profane : pour moi, tout est sacré. Vous opposez le prêtre et le laïc : pour un juif, tout laïc est prêtre. »


...sans oublier l'inévitable...
C. G. Jung a écrit:
« L’imagination étant un processus psychique, il est hors de propos de se demander si l’illumination est réelle ou imaginaire. »


*peintures d'Emily Carr

2 commentaires:

  1. Jean Guitton, j'avais lu un livre de lui il y a quelques années. Je le connais mal, mais comme le montre votre article, c'était un esprit ouvert. Une conscience comme la sienne manque à notre époque !

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  2. Lisez "Sciences et archétypes" sous la direction de Mohammed Taleb : c'est un vivier d'esprits ouverts et renouvelants !

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