mardi 30 décembre 2014

Le septième sens (2004) de Rupert Sheldrake






On connaît les cinq sens et un peu plus le sixième sens que l’on rapporte souvent à l’intuition. Rupert Sheldrake fait montre d’inventivité en avançant maintenant l’hypothèse d’un septième sens qui diffère du précédent dans le rôle qu’elle confère à l’individu concerné. Alors que tous les phénomènes qu’on pourrait qualifier de « psi réceptif » (télépathie, clairvoyance, précognition…) constitueraient le sixième sens, le septième sens constituerait un saut qualitatif qui permet au sujet d’agir à son tour sur la matière dans l’ordre des phénomènes qualifiés de « psi projectif ». Rupert Sheldrake se distingue de la classification classique des phénomènes parapsychologiques qui n’induisent pas de différence de niveau entre psi réceptif et psi projectif.


L’origine de cette distinction se rapporte aux différentes controverses qui ont eu lieu autour de la nature de la vision optique. Dans ce domaine, on distingue quatre théories différentes : 
- Celle de l’extramission implique la projection de rayons invisibles par les yeux. Platon et Euclide en sont les principaux représentants.
- Celle de l’intromission déclare au contraire que les images entrent dans l’œil. Elle a été soutenue par Kepler.
- Une synthèse des deux théories précédentes réclame un double mouvement de l’attention vers l’extérieur et de la lumière vers l’intérieur. 
- Ajoutant un troisième principe, une dernière hypothèse souhaiterait que la vision soit fonction des modifications du milieu ambiant qui sépare l’œil de l’objet regardé. Aristote l’a défendue.


« Si je regarde une étoile, mon esprit s’étend sur des distances littéralement astronomiques. »


Rupert Sheldrake fait siennes ces théories précédentes en élargissant le domaine de la vision à celui de la conscience. Non seulement nos interactions entre notre intérieur et l’extérieur sont réciproques, mais aussi un troisième principe intervient peut-être pour en nuancer les modalités d’action (les termes d’intentionnalité dans sa source ou de synchronicité dans son effet ont également été utilisés pour cerner ce troisième principe).


Une majeure partie de l’ouvrage constitue un catalogue d’expériences émanant de témoins ordinaires. Elles relatent majoritairement des récits de phénomènes paranormaux pouvant être reliés à la parapsychologie mais parfois aussi –et c’est une des failles de Rupert Sheldrake- de phénomènes simplement surprenants, de l’ordre de l’anecdote, à peine plus significatifs que l’expérience consistant à croiser dans la rue une personne à laquelle on vient de penser. 


En préliminaire, Rupert Sheldrake pose toutefois les bases d’une définition des termes en vigueur de la parapsychologie et rappelle la nécessité de méthodes expérimentale et statistique rigoureuses. En effet, il essaie de raccorder plus tard les grandes catégories des expériences répertoriées avec les preuves expérimentales les plus probantes effectuées dans le domaine. On alterne donc entre théorie et pratique dans un mouvement qui pourrait être convaincant si Rupert Sheldrake n’avait pas la fâcheuse manie de délaisser tout esprit critique, voulant sans doute convaincre ceux de ses lecteurs qui seraient encore influencés par les sceptiques, critiqués justement pour leur manque de souplesse intellectuelle.


Au-delà de cette vaste entreprise de catalogage des faits et des preuves expérimentales, Rupert Sheldrake propose une conceptualisation justifiant les phénomènes parapsychologiques en avançant l’expression des « champs mentaux ». En biologie, l’existence des champs morphogénétiques régissant le développement de l’organisme est déjà reconnue : 


« Par le biais de la résonance morphique, chaque membre d’une espèce puise dans la mémoire collective de cette espèce et y contribue en même temps. »


Le champ morphogénétique permet par exemple d’expliquer la possibilité de phénomènes biologiques qui échappent à toute règle statistique : 


« Pour une chaîne typique de 100 amino-acides, il y a des trillions de conformations tridimensionnelles possibles. Si le repliement se faisait en les « explorant » au hasard jusqu’à ce que soit trouvée la conformation la plus énergétiquement stable, le processus demanderait probablement un délai supérieur à l’âge de l’univers. (On appelle parfois cela le paradoxe de Levinthal […]). »


Le champ mental serait donc une extension des champs morphiques permettant de décrire l’étendue d’action de l’activité mentale :


« Je suggère […] que les champs morphiques contribuent à imposer un ordre et des modalités à ce chaos sensible, et interagissent avec le cerveau par le biais de leur activité ordonnatrice. Ils contiennent une mémoire intrinsèque par résonance morphique. Ils émettent également des prolongements bien au-delà du cerveau, au moyen de l’attention et des intentions. »


Pour soutenir son hypothèse, Rupert Sheldrake fait fréquemment appel aux théories scientifiques et notamment à celle de la physique quantique, louvoyant aux marges de la méthode expérimentale. Ainsi, les prolongements induits par les champs mentaux et permettant une interconnexion d’individus ou d’événements sont rapidement calqués sur cette vue quantique : 


« Un autre aspect de la théorie quantique est illustré par la « non-localité », également connue sous le nom de « non-séparabilité » ou « interconnexion ». D’après cette théorie, quand un système quantique (par exemple un atome) se fragmente, ses deux parties demeurent « interconnectées » de telle manière que toute modification chez l’une entraîne instantanément une modification chez l’autre, même si de nombreux kilomètres les séparent. »


Rupert Sheldrake fait semblant de n’avoir pas pensé que le fossé qui sépare l’univers microscopique et l’univers macroscopique est large. Il élimine cet aspect comme s’il était insignifiant et après avoir utilisé les découvertes de la physique quantique comme démonstration en soi, il lui retire toute rigueur scientifique pour n’en conserver que la valeur symbolique. Ce laxisme ne sera jamais reconnu ni assumé dans l’ouvrage. Sur cette inadéquation de la physique quantique appliquée à un processus d’une part microscopique, d’autre part macroscopique, Paul-Louis Rabeyron résume bien tous les doutes qu’on peut légitimement ressentir :


« Je dois avouer ma perplexité devant les tentatives réitérées de réduction de l’écart théorique qui sépare les modélisations de l’esprit et celles de la matière. Le passage de la particule élémentaire à la vie psychique, au prix de grands écarts et de contorsions intellectuelles diverses, me laisse bien perplexe. Si je suis un inconditionnel du maintien d’un fécond dialogue entre sciences humaines et sciences de la matière, je crois qu’il ne faut pas aller trop vite dans des assimilations parfois simplistes de concepts dont la pertinence n’a pas été forgée pour le même niveau d’analyse. »


L’apport majeur amené par Rupert Sheldrake dans cet ouvrage doit donc surtout être ramené à sa définition du champ mental qui ouvre les perspectives d’appréhension de certains phénomènes parapsychologiques. Pour le reste, Le Septième sens souffre malheureusement des assimilations rapides de son auteur qui oscille souvent entre la fascination sensible et la revendication austère de la preuve expérimentale dans une démarche presque schizophrène. Ses tendances préjudiciables à verser dans l’émerveillement peuvent refroidir et détourner le lecteur qui s’interroge vraiment de ces spéculations tendance New Age. 


Du monde biologique aux phénomènes parapsychologiques :


Citation :
« Certaines cellules nerveuses ont des prolongements extrêmement étendus en forme de pseudopodes qui servent à conduire l’influx nerveux. On les appelle « axones », et ils peuvent dépasser un mètre de long, comme ceux du nerf sciatique qui relie nos orteils, nos pieds et nos jambes au plexus sacré, à la base de la colonne vertébrale. A mesure que les axones se développent, ils émettent de nombreux filaments (filopodes) qui explorent la zone entourant l’extrémité de l’axone en développement.
Les cellules nerveuses possèdent de nombreux axones. Certains envoient des prolongements vers les cellules voisines, avec lesquelles ils forment un réseau d’interconnexions. Un certain nombre partent du cerveau ou de la moelle épinière, qu’ils relient aux organes des sens. D’autres rejoignent les muscles et les glandes, dont ils peuvent déclencher l’activité.
[…] Notre esprit lui aussi a la faculté d’émettre des pseudopodes mentaux dans le monde qui entoure notre corps et de former des réseaux interconnectés avec d’autres esprits. » 


*Peinture de Mark Brusse

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