lundi 15 décembre 2014

La vie après la vie (1975) de Raymond Moody






N’importe qui peut aujourd’hui se renseigner facilement sur les Expériences de Mort Imminente (E.M.I.) et le terme est presque devenu un concept du langage courant  -c’est en tout cas devenu l’objet d’une bonne blague réalisée par Benoît Délépine. Raymond Moody a donc effectué du bon boulot car, rendons à César ce qui lui appartient, il est le précurseur des études sur les E.M.I. et son livre initiatique, réédité à grands tirages, a paru pour la première fois en 1975. Son curriculum vitae a sans doute permis aux lecteurs de lui accorder le crédit qu’on aurait rapidement dénié à n’importe qui d’autre en prenant connaissance de son domaine d’étude. Heureusement, il semble que l’on puisse absolument faire confiance à un docteur en philosophie et médecin, dont l’expérience quotidienne lui a permis d’approcher des malades et des mourants. C’est d’ailleurs suite à ces contacts répétés, qui lui faisaient régulièrement part de témoignages troublants, que Raymond Moody a décidé de dresser une typologie des voyages dans l’au-delà.


Dans la première partie de son livre, Raymond Moody propose un modèle théorique d’E.M.I. construit à partir des similitudes dégagées dans les témoignages récoltés, sachant que la réalité des expériences vécues peut se dérouler dans un ordre différent, comporter des étapes supplémentaires ou se passer de certaines étapes décrites dans le modèle. L’ordre sensiblement dégagé est le suivant :
- Incommunicabilité de l’expérience.
- Audition du verdict (« De nombreux patients attestent qu’ils ont entendu leurs médecins ou d’autres personnes présentes, annoncer leur mort »).
- Sentiments de calme et de paix.
- Bruits dont la source est inconnue.
- Tunnel obscur.
- Décorporation (« L’immense majorité des sujets que j’ai interrogés affirment formellement qu’à la suite de leur décorporation ils se sont vus nantis d’un autre « corps ». […] Ce « nouveau corps » figure au petit nombre des éléments propres à l’expérience des mourants qui posent le problème de l’inadéquation du langage humain »).
- Contacts avec d’autres êtres, parfois connus.
- Rencontre avec un être de lumière.
- Confrontation au panorama de sa vie.
- Rencontre d’une frontière ou limite.
- Retour à la vie physique.
- Problème du témoignage (« Les réticences de ceux qui hésitent à confier leur expérience proviennent également d’autres motifs : certains ont tellement conscience du caractère indescriptible de leur aventure, qui transcende à la fois le langage et tous les modes de perception humains, qu’il leur semble parfaitement vain d’essayer de l’exprimer »).
- Répercussions sur la conduite de la vie (« A la suite de ces événements, j’ai presque eu l’impression d’être remplie d’un esprit nouveau. Depuis lors, on m’a souvent fait remarquer que je produisais un effet calmant sur les gens, agissant de façon immédiate lorsqu’ils se sentent soucieux. Et je me sens mieux accordée avec l’entourage, il me semble que j’arrive à deviner les gens beaucoup plus vite qu’avant »).
- Elaboration de nouvelles perspectives d’existence.
- Confirmations de l’expérience par les proches ou les médecins  qui confirment souvent ce que les expérimentateurs de mort imminente disent avoir entendu ou vu au cours de leur voyage dans l’au-delà.


Dans la deuxième partie de son livre, nous trouverons des élargissements suscités par des interrogations que suscitent certains témoignages de la première partie, lorsque ceux-ci transfèrent des fulgurances religieuses ou philosophiques. Le langage employé n’est jamais neutre et en fonction de l’éducation du témoin, certains récits rejoignent des conceptions religieuses majeures. A propos de l’être de lumière, par exemple, Raymond Moody souligne que « l’identification de cet être varie singulièrement et semble dépendre en grande partie des antécédents, de l’éducation et des croyances religieuses de chaque individu. Ainsi, la plupart de ceux qui ont été élevés dans la tradition ou la foi chrétienne identifient cette lumière au Christ ». Triste retour de l’inconnu au connu ? Pas seulement. Les dogmes religieux modernes (et surtout le puritanisme américain) ne tiennent pas longtemps face à la générosité aimante qui semble être l’une des autres conditions de ces E.M.I. Si le jugement peut intervenir (certains témoins se sont sentis interrogés sur le sens de leur vie), il ne tombe pas d’une autorité extérieure mais fait appel aux valeurs de l’individu, au jugement propre que celui-ci porte désormais sur son existence passée, sachant désormais ce qu’il sait.  C’est ce qui fait dire à Raymond Moody :


« Pas un seul de ceux que j’ai interrogés n’a prétendu sortir de l’expérience « purifié » ou amélioré. […] En fait, la plupart ont spécifié qu’ils se sentent comme en travail, en recherche. Leur vision leur a assigné de nouveaux buts à poursuivre, de nouveaux préceptes moraux, et a renforcé leur détermination à modeler leur vie en accord avec ceux-ci ; mais en aucun cas elle ne leur a inspiré l’idée d’un salut instantané ou d’une infaillibilité morale. »


En croisant les témoignages avec des textes issus de la Bible ou du Livre des Morts, ainsi qu’en citant Platon et Emmanuel Swedenborg, Raymond Moody dégage seulement les similitudes les plus évidentes, mais il aurait également pu invoquer les saints chrétiens et la sagesse orientale pour souligner la métamorphose qui s’opère chez la plupart des expérimentateurs et qui va dans le sens d’un détachement de soi fortificateur.


La troisième et dernière partie de l’ouvrage revient sur les questions et controverses qui ont le plus souvent échu à Raymond Moody. Raymond Moody reconnaît que sa méthode n’est pas scientifique selon les termes en vigueur aujourd’hui,  et il ajoute qu’elle pâtit également d’un manque de diversité ethnologique :


« L’ensemble des individus dont j’ai reçu les confidences ne constitue pas un échantillonnage d’êtres humains choisis au hasard. J’aurais été très intéressé par le récit d’expériences analogues vécues par des Esquimaux, des Indiens Kwakiults, Navahos ou originaires de la tribu Watusi, etc »


Pour autant, son expérience en médecine lui permet d’affirmer que les récits rapportés par ses malades ou mourants ne sont pas forcément des hallucinations provoquées par les substances pharmaceutiques ou engendrées par un cerveau à l’agonie.  Ainsi, si la kétamine provoque parfois des effets secondaires qui ne sont pas sans analogie avec les expériences de décorporation, il peut affirmer que la plupart des personnes interviewées n’avaient pas été anesthésiées ou n’avaient pas consommé de médicaments. Les séjours hors du corps peuvent également avoir leurs équivalents neurologiques dans les « hallucinations autoscopiques » mais celles-ci ne sont pas identiques car le fantôme autoscopique est toujours perçu comme vivant et sa vision est parfois tronquée à une partie seulement du corps de l’individu. Pourrait-il y avoir une explication physiologique imputable aux visions d’un cerveau en détresse ? Les hallucinations seraient alors les créations d’un cerveau privé d’oxygène, compensatoires à la conscience qui s’éteint. Outre le fait que les E.M.I peuvent survenir avant un choc physiologique, il serait presque plus incroyable de reconnaître l’absurdité d’une telle ultime dépense d’énergie provenant d’un organe à l’agonie que de conférer enfin un peu d’intérêt aux E.M.I.


Raymond Moody conclut son ouvrage sans prétention. Il sait qu’il ne prouve rien mais qu’il ne fait qu’avancer une hypothèse en proposant une base de témoignages étayée. Il présente la diversité de ses intérêts intellectuels pour la philosophie, la psychologie et la médecine comme un éventail de disciplines permettant d’aborder ce qui deviendra peut-être un nouveau champ d’études rationnelles. Contre les sceptiques et radicaux athées qui, au nom de la liberté de confession, restreignent le champ des expériences humaines, Raymond Moody propose au contraire une acceptation saine de ces expériences qui ne débordent peut-être le champ de la raison que lorsqu’on les force à rester occultes.


Modèle de l'expérience-type d'E.M.I. :

Citation :
« Il se sent emporté avec une grande rapidité à travers un obscur et long tunnel. Après quoi il se retrouve soudain hors de son corps physique, sans quitter toutefois son environnement immédiat; il aperçoit son propre corps à distance, comme en spectateur (...) d’autres êtres s’avancent à sa rencontre, paraissant vouloir lui venir en aide; il entrevoit les esprits de parents et d’amis décédés avant lui. Et soudain, une entité spirituelle, d’une espèce inconnue, un esprit de chaude tendresse, tout vibrant d’amour - un être de lumière - se montre à lui. Cet être fait surgir en lui une interrogation, qui n’est pas verbalement prononcée, et qui le porte à effectuer le bilan de sa vie passée. L’entité le seconde dans cette tâche en lui procurant une vision panoramique, instantanée, de tous les évènements qui ont marqué son destin. Le moment vient ensuite où le défunt semble rencontrer une sorte de barrière, ou de frontière, symbolisant l’ultime limite entre sa vie terrestre et la vie à venir (...) Par la suite, lorsqu’il tente d’expliquer à son entourage ce qu’il a éprouvé entre temps, il se heurte à différents obstacles. En premier lieu, il ne parvient pas à trouver des paroles humaines capables de décrire de façon adéquate cet épisode supraterrestre. De plus, il voit bien que ceux qui l’écoutent ne le prennent pas au sérieux, si bien qu’il renonce à se confier à d’autres. »


*Peinture de Quint Buchholz

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