mardi 2 décembre 2014

Etre et temps (1927) de Martin Heidegger






Martin Heidegger veut remonter à la source du problème philosophique : arrêtons de nous demander « qu’est-ce que le temps », « qu’est-ce que la vie », « qu’est-ce que l’amour, la mort, le bonheur, le moi, le nous… ? » mais posons-nous LA question cruciale : « qu’est-ce que l’être ? » Non pas question tautologique (et pourtant, ce serait plus simple de l’admettre) mais question paradoxale, car comment arriver à définir l’être sans l’élucider en même temps ? Dans la question : « qu’est-ce que l’être », le plus grand risque serait de trouver l’ « est » avant l’ « être ». Pour pallier à cette difficulté, Martin Heidegger admet quelques principes de base :
- L’être se cache derrière une infinité d’étants.
- L’homme a une pré-compréhension spontanée et naturelle de l’être. Si nous ne l’avions pas, nous ne pourrions pas interroger. 


Par simplification, l’homme est assimilé à la figure du Dasein. Le Dasein est un concept d’homme qui questionne et s’auto-interprète lui-même. Puisqu’il est impossible d’interroger l’être à propos de l’être, Martin Heidegger s’appuie sur une méthode d’approximation et demande à l’étant dont l’être est cette compréhension elle-même de s’interroger.


Pour voir, encore faut-il ne pas être aveuglé. Et se laisser aveugler, cela revient à se laisser distraire par la vie : l’homme mène alors une vie inauthentique. Elle le sera d’autant plus qu’il aura l’impression qu’elle ne l’est pas. Cet aveuglement n’est pas sans rappeler les processus de domination que Pierre Bourdieu évoquera souvent plus tard. 


« Le On décharge ainsi à chaque fois le Dasein en sa quotidienneté. Mais il y a plus encore : avec cette décharge d’être, le On complaît au Dasein pour autant qu’il y a en lui la tendance à la légèreté et à la facilité, et c’est précisément parce que le On complaît ainsi constamment au Dasein qu’il maintient et consolide sa domination têtue. Chacun est l’autre et nul n’est lui-même. Le On qui répond à la question du qui du Dasein est le personne auquel tout Dasein, dans son être-les-uns-parmi-les-autres, s’est à chaque fois déjà livré. »


Une explication religieuse comme celle du péché primordial serait la bienvenue pour justifier la raison mystérieuse de cette inauthenticité : si ce n’est visiblement pas dans l’intérêt du Dasein de mener une vie inauthentique, pourquoi la subit-il malgré tout ? On ne le saura pas. Martin Heidegger réfléchit surtout aux mécanismes qui permettraient de se rapprocher de l’Être. La plupart des néologismes dont il est l’auteur lui permettent d’aborder la question sous un nouvel angle. Martin Heidegger fait table rase des mots trop vieux, des mots usés par les abus de langage, des mots vidés de leur signification. Il aurait pu utiliser la poésie et ses métaphores –il préfère inventer au risque de devenir barbare, évitant le piège de la poésie pour le barbarisme d’un langage technique et difficilement accessible Dans le processus de passage de l’inauthentique à l’authentique –ce qui me semble être l’apprentissage primordial d’Être et temps, Martin Heidegger repense l’Angoisse et la Voix de la conscience en tant que concepts purs, comme s’ils étaient évoqués pour la première fois.


« Le fait que l'angoisse saisit la conscience morale est là pour confirmer phénoménalement que, en entendant l'appel, le Dasein est mis en face de l'étrangeté de soi-même. Le parti d'y voir clair en conscience aboutit à affronter l'angoisse. »


Première étape du processus : l’Angoisse comme pressentiment de n’être pas à soi-même. Deuxième étape (confirmation de la première) : l’appel de la conscience, qui n’est pas un appel ponctuel à visée éthique ou morale, mais un appel par soi-même au soi-même déchu dans l’inauthenticité. Le Dasein ne peut encore se définir qu’en creux. Comment arriver à le définir dans toute son authenticité ? Martin Heidegger aborde moins la question d’un point de vue moral que d’un point de vue temporel. 


Malheureusement, il n’a jamais réussi à terminer la rédaction de son essai. La deuxième partie, celle qui aurait dû permettre de répondre à cette question de l’être défini à travers le temps, n’a pas été achevée. Si une raison doit être invoquée, c’est peut-être celle de l’incapacité du langage à traduire une expérience temporelle qui relève davantage de l’expérience que de la théorie. Lorsque Martin Heidegger suggère, dans sa première partie, que le temps se dirige à la fois du passé vers le futur, mais aussi dans le sens inverse (« Le Dasein « est » son passé de la manière où son être, pour le dire rudimentairement, « advient » [geschieht] chaque fois à partir de son avenir »), il dessine un Être cristallisé dans l’instant présent, rendu immense par la somme de son passé et par les possibilités de son avenir, dans un accord instantané avec l’ensemble de l’univers. Mais quels mots justes peut-on trouver pour décrire une situation trop éphémère pour exister ?


Le langage de Martin Heidegger a beau être aride, son livre illisible, sa vision du monde lance quelques étincelles, elle essaie de rendre l’homme «illuminé », de faire de lui quelqu’un qui, « en tant qu’être au monde, est éclairé, non par un autre étant mais en ce qu’il est lui-même la clairière ». De la même façon, il est certainement très difficile de saisirÊtre et temps dans son exhaustivité. Son langage aride laisse des zones d’incertitude sur son propos, incertitude que l’on peut traduire en interrogations ou en déformations. Parmi ces interprétations, il sera même impossible de trancher. La source Heidegger aura nourri de nombreux confluents plus concrets : peut-être vaut-il mieux se consacrer à ceux-ci ? Et réserver à Être et temps la lecture morcelée, a-temporelle, a-morale et a-topique qui lui convient ? …


(indulgence pour mes erreurs ou approximations svp)




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Jaroslav Panuška

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