dimanche 2 novembre 2014

L’Enracinement (1942) de Simone Weil





Dangereuse et brillante. Simone Weil peut faire tourner la tête à n’importe qui. Une liesse croissante s’empare au cours de la lecture de l’Enracinement. Oui, oui, oui ! c’est cela ! J’imagine Simone Weil parler en face d’un auditoire et le public l’applaudir sans discontinuer… ou rester muet, figé d’humilité à l’écoute de paroles aussi pures et authentiques. 


« Quatre obstacles surtout nous séparent d'une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose. Notre conception fausse de la grandeur ; la dégradation du sentiment de la justice ; notre idolâtrie de l'argent ; et l'absence en nous d'inspiration religieuse. On peut s'exprimer à la première personne du pluriel sans aucune hésitation, car il est douteux qu'à l'instant présent un seul être humain sur la surface du globe terrestre échappe à cette quadruple tare, et plus douteux encore qu'il y en ait un seul dans la race blanche. »


Comment aurait évoluée la République française après 1789 si Simone Weil s’était imposée en amont ? Que serait devenu le marxisme si Karl Marx avait planché sur ses écrits ? Quel monde aurait créé Hitler s’il avait été biberonné aux idéaux de cette mystique ? Que deviendrait notre société si, enfin, on faisait une croix sur des valeurs héritées du mensonge ? 


L’analyse historique de Simone Weil s’éloigne de toutes les considérations habituellement remâchées. Qu’est-ce que cette fierté française qu’on veut nous faire avaler ? Le triomphe de la force et de l’esclavage, hérités de la Rome antique, avilissent les hommes, les sociétés et les valeurs et corrompent la justice, empêchant le rétablissement de tout équilibre. La situation devient critique à partir des siècles derniers, alors que la volonté d’unification sous le couvert de la notion galvaudée de « patrie » se charge d’effacer les dernières traces de corporatisme ou de régionalisme. Ce qui restait d’authentique et de vrai disparaît, dominé par une nouvelle forme de violence qui se dissimule sous les oripeaux de la devise « Liberté, égalité, fraternité ». La revendication de laïcité rend obsolète une religion qui, déjà, s’était laissée contaminer par la force et l’individualisme depuis qu’elle avait été associée à la monarchie –première étape vers sa destruction. La science la remplace, sans se rendre compte qu’elle ne constitue qu’une nouvelle manifestation de la foi dont le contenu métaphorique aurait été remplacé par un contenu métonymique sans aucune valeur nutritive. Cette science perfide, remuée avant tout par des intérêts qui visent la gloire personnelle et l’entretien financier plus la justice, ne ressemble plus à la science noble pratiquée par les grecs antiques. Elle se dégrade en même temps que la notion de justice et aboutit à la conception de l’utilitarisme, cette doctrine qui légitime la toute-puissance de la force en lui permettant de se fondre à l’insu de tous dans la coquille vide de la justice. L’utilitarisme légitime à son tour le libéralisme économique lorsque la force se quantifie en pièces sonnantes et clinquantes, elle légitime le marxisme lorsque la force prend le nom d’Histoire et admet la lutte des classes, elle légitima le nazisme et légitime encore aujourd’hui la violence d’une société vouée entièrement à la consommation et à la distraction, au détriment des valeurs fondamentales nécessaires à l’épanouissement de l’être humain. Toutes nos fonctions d’alimentation sont désormais assurées, sauf celle qui confère à l’âme sa substance. Simone Weil a analysé les formes du déracinement dans les milieux ouvrier et agricole, on en analyserait aujourd’hui les formes telles qu’elles se manifestent dans la classe moyenne sous l’apprêt de névroses ou de suicides programmés. Les névrotiques, éternels insatisfaits, désespérés et malheureux, subissent le déchirement que nous inflige une société qui se meut dans l’erreur. Les racines de ces malheureux n’ont pas été totalement arrachées, celles qui restent leur rappellent encore l’inscription de tout individu dans la continuité d’un monde peuplé d’ancêtres, de tradition et de vie. Ceux qui programment leur condamnation sont ceux qui n’ont plus de racine, ou qui ne les écoutent plus : ils se sont lancés dans la bataille tête la première et ont oublié que les victoires durables ne sont pas seulement celles du triomphe personnel. Il ne s’agit peut-être là que d’une forme plus accentuée de névrose.


Restent ceux qui sentent leurs racines plus que les parasitages du monde extérieur. S’ils veulent renouer le contact, ils se libèreront progressivement de la détresse et de la lassitude. Ils doivent croire qu’ils ne sont pas seuls. Simone Weil fournit une première voix qui confère la confiance.


« Tant que l'homme tolère d'avoir l'âme emplie de ses propres pensées, de ses pensées personnelles, il est entièrement soumis jusqu'au plus intime de ses pensées à la contrainte des besoins et au jeu mécanique de la force. S'il croit qu'il en est autrement, il est dans l'erreur. Mais tout change quand, par la vertu d'une véritable attention, il vide son âme pour y laisser pénétrer les pensées de la sagesse éternelle. Il porte alors en lui les pensées mêmes auxquelles la force est soumise. »


Sa parole est une grâce à laquelle on craint d’abord de céder –les pires tyrans ne sont-ils pas ceux qui revendiquent l’absolue vérité de leur parole envers et contre celle de tous les autres ? mais si on consent à lâcher la bride une fois, l’effusion de chaleur se répand. Rien ne permet de prouver la bonté qui sous-tend le discours de Simone Weil, sinon cette adhésion spontanée de l’âme qui n’a pas besoin d’être érudite pour discerner le bien durable du bien immédiat, celui qui est bientôt couronné par ses conséquences funestes. C’est aussi ce que le philosophe grec Epicure discernait lorsqu’il différenciait les désirs naturels des désirs vains (richesse, gloire, immortalité…).


Simone Weil propose des mesures concrètes qui permettraient de transposer au niveau terrestre la transcendance qui remplissait le message chrétien avant sa corruption. Rien de compliqué : il s’agit de rendre à l’individu sa dignité afin qu’il lui soit permis de se tourner vers ses semblables le cœur plein d’amour et de grâce parce que libéré de ses frustrations. Il s’agit de le rendre conscient de l’harmonie prodigieuse qui relie l’immanence de sa vie terrestre à la transcendance de l’humanité, sur terre et dans le ciel (ou au moins dans la continuité de nos généalogies, traditions, civilisations et âmes collectives). Cela peut se faire sur le plan intellectuel, par exemple en ôtant la culture des mains du pouvoir dominant et en lui rendant son caractère véridique, en lien avec les réalités endurées au quotidien par les hommes. :


« Par exemple, quelle intensité de compréhension pourrait naître d'un contact entre le peuple et la poésie grecque, qui a pour objet presque unique le malheur ! Seulement il faudrait savoir la traduire et la présenter. Par exemple, un ouvrier, qui a l'angoisse du chômage enfoncée jusque dans la moelle des os, comprendrait l'état de Philoctète quand on lui enlève son arc, et le désespoir avec lequel il regarde ses mains impuissantes. Il comprendrait aussi qu'Électre a faim, ce qu'un bourgeois, excepté dans la période présente, est absolument incapable de comprendre – y compris les éditeurs de l'édition Budé. »

Cela peut se faire également sur le plan pratique, en rendant leur âme aux ateliers à la manière des corporations médiévales :


« Un ouvrier pourrait parfois montrer à sa femme le lieu où il travaille, sa machine, comme ils ont été si heureux de le faire en juin 1936, à la faveur de l'occupation. Les enfants viendraient après la classe y retrouver leur père et apprendre à travailler, à l'âge où le travail est de bien loin le plus passionnant d'un métier, et pourraient à leur choix se perfectionner dans celui-là ou en acquérir un second. Le travail serait éclairé de poésie pour toute la vie par ces émerveillements enfantins, au lieu d'être pour toute la vie couleur de cauchemar à cause du choc des premières expériences. »


Mesures utopiques dans l’état actuel des choses, non seulement au niveau politique mais aussi au niveau éthique. Même les meilleurs d’entre nous doivent être purgés pour retrouver le sens d’un monde régi par la justice, l’obligation et l’obéissance à la vérité. Après des siècles passés à nous faire prendre l’esclavage pour la liberté, nous ne savons plus que la liberté n’est possible qu’à condition d’être obéissance au bien éternel, et non plus aux satisfactions temporelles de la force. La notion d’obéissance même fait peur et nous rappelle les pires totalitarismes mais c’est parce que nous l’avons subordonnée à la force depuis des millénaires, alors que l’obéissance à la vérité et à la justice ne devrait pas conduire au malheur de l’humanité. Et qu’importe si ce n’est qu’une utopie ? Irréalisable peut-être, mais concrète dans les exigences qu’elle requiert et dans les idéaux qu’elle construit.


« On n'a même pas la certitude que l'idée d'un ordre où toutes les obligations seraient compatibles ne soit pas une fiction. Quand le devoir descend au niveau des faits, un si grand nombre de relations indépendantes entrent en jeu que l'incompatibilité semble bien plus probable que la compatibilité.

Mais nous avons tous les jours sous les yeux l'exemple de l'univers, où une infinité d'actions mécaniques indépendantes concourent pour constituer un ordre qui, à travers les variations, reste fixe. Aussi aimons-nous la beauté du monde, parce que nous sentons derrière elle la présence de quelque chose d'analogue à la sagesse que nous voudrions posséder pour assouvir notre désir du bien. »



L’obéissance ultime, sur le plan de notre réalité terrestre, se concrétise selon Simone Weil dans l’assujettissement absolu au travail physique. C’est ici la conclusion la plus définitive de la disparition de l’âme individuelle dans l’âme collective, mais c’est en même temps son chant du cygne et l’éclat paradoxal de sa gloire, qu’il serait peut-être bon de rapprocher de cette humble constatation de Sainte Thérèse :


« Un jour que je me plaignais d’être obligée de manger de la viande et de ne pas faire pénitence, j’ai entendu qu’on disait qu’il y avait parfois plus d’amour du moi que de désir de pénitence dans un semblable chagrin. »


L’extrémité d’un tel sacrifice devrait rester un horizon pour nos destinées, ou la tentation d’un ultime orgueil. Mais peut-être ne le devrait-elle pas et alors, Simone Weil court beaucoup trop loin devant nous pour que nous puissions la rattraper. Nos âmes ne sont peut-être pas encore assez passionnées, ni assez affamées pour reconnaître la nécessité d’une telle consomption. Le prophète est à l’heure, mais le Messie vient toujours trop tôt.


*peinture : L'Angélus, Jean-François Millet

1 commentaire:

  1. Je n'aime que la France, je lui dois tous, c'est la patrie de mes ancêtres, de mon âme et de mon coeur.

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