samedi 20 septembre 2014

L’Homme et les Dieux – Histoire thématique de l’humanité (1965) de Jean-Charles Pichon






Le temps ne se dirigerait pas seulement de manière unilatérale –du passé vers l’avenir, comme cela nous semble correct aujourd’hui-, mais aussi de l’à-venir à ce-qui-a-été, du Possible vers la Durée. Le curée d’Ars ne fut pas le seul à le deviner. Il l’exprima cependant dans des termes d’une extrême justesse et d’une belle poésie : 


« Bande-toi les yeux, tourne le dos au futur, avance dans la nuit. Alors, ni près ni loin, ici, s’ouvre le lieu où l’avenir comme un buttoir te pousse, où le néant est derrière toi, où la vraie liberté se montre : […] le Miracle asservi, dont le Possible est le germe. »


La liberté sera l’objet voilé des réflexions mythiques. Impossible de la définir absolument : elle échappe à quiconque soupçonne l’existence d’une graduation des plans d’univers. Avant même de parler de dieu, avant l’émergence de toute figure symbolique, trois façons de se comporter vis-à-vis de l’univers conditionnent l’arrivée de la nouvelle pensée : le plan du Je-Moi, celui du Je-Tu et celui du Je-Lui :


« Soit un objet : L’hiver de Breughel l’Ancien, le nombre 12 ou une jeune fille. […] Je peux analyser les réactions de la fille, rechercher les diviseurs de 12, critiquer le Breughel. Je les appréhenderai sur le plan du Je-Moi.
Mais je puis brûler d’amour pour le Breughel et ne plus pouvoir vivre sans le contempler, haïr le nombre 12 […] ou lui sacrifier ma vie, comme des Chrétiens la leur au dogme des Douze apôtres. […]
Enfin, je puis détruire la peinture ou la recommencer ; imposer le nombre 12 comme emblème à ma firme ou me choisir une garde de douze soldats. Je puis parer la jeune fille de la robe et des bijoux qui la complèteront pour posséder en elle la Beauté. Et je les appréhenderai sur le plan du Je-Lui. »



Ne pas croire que nous choisissons. Nous tombons dans un paradigme et l’adoptons plus ou moins absolument, parce que nous ne pouvons pas vivre dans la communauté sans la réalisation de cet effort minimum. Nous ne soupçonnons pas que nous sommes contenus à cause de la multitude des formes que permet cependant ce schéma de pensée fini. Le caractère génial de la progression involutive réside dans l’imbrication du déterminisme et de la liberté : nous devons aller vers quelque chose d’inévitable et bien que nous ne puissions échapper à cette direction, nous pouvons tout du moins choisir les différentes voies possibles qui nous permettent d’y accéder. Etre libre c’est « pouvoir (et devoir) hésiter entre les partis ».


Ris et sois joyeux si tu te sens porté par l’arrivée des temps mystiques, si tu marches du nord vers le sud en te dirigeant à la rencontre du nouveau dieu qui t’unira à la liesse commune ; mais ne perds pas espoir si tu quittes ces temps de gloire et t’aventure du sud vers le nord, vers les siècles au matérialisme morose, à la raison exaltée, à la métaphore appauvrie. Lorsque la Science actuelle répugne à parler d’âme et frisonne devant les audaces psychologiques ratées du New Age, lorsqu’elle s’essaie à aborder les territoires de l’inconnu en brandissant les nouveaux termes de « mélancolie », de « névrose », d’ « inconscient » ou de « neurosciences », elle définit sans le savoir le langage nécessaire à l’exaltation de l’ère suivante. Elle croit construire ses thèses par l’observation d’évènements causaux –elle les construit peut-être parce qu’elle sent la nécessité future.


Bientôt, le Verseau soulèvera les eaux croupies dans lesquelles stagne le dieu Poissons, vieux de deux millénaires. On ne le renie pas, on ne l’exècre pas ; simplement, il n’est plus nécessaire. Son temps a passé, les conséquences de son apparition sur terre se sont déroulées ainsi que l’exigeait l’humanité et tout a changé. Le besoin assouvi, le désir ne disparaît pas mais change de forme : il faut un nouveau dieu. Dieu d’Amour dominant, maltraité par les forces tauriques de l’islam, renforcé par la continence de la Vierge et par la douceur des Gémeaux –dieu Poisson suivi sous le nom du Christ ou du Bouddha, que tu aies influencé le soufisme ou l’hindouisme, tu es maintenant épuisé. En ce temps-là, le triomphe dura cinq siècles puis l’arrivée de l’islam instaura le doute. L’adversité, elle-même nourrie du mythe, l’affaiblit et le força à s’adapter aux luttes contre les vents contraires. De schisme en concile, le dieu perd certaines de ses forces mais en acquière de nouvelles et comme on remet en doute la légitimité d’un être versatile, la foi des adeptes s’adapte à son tour, entre résistance et désistement. Les derniers siècles sont ceux du désespoir. La raison cherche à évacuer la foi sans remarquer qu’elle utilise les moyens de la croyance. Nietzsche avait déjà révélé l’imposture de la Science dans Par-delà le bien et le mal et nous pouvons aujourd’hui démasquer le triomphe du dieu gémique dont la symbolique du Double, de l’Image et du Miroir transparaissent avec fracas dans le règne de l’audiovisuel et de la publicité. La consommation frénétique n’est plus que l’appropriation du totem qui permettra de ressembler à l’Image parfaite du Double-modèle que l’on perçoit dans le Miroir de l’imaginaire collectif.


Liberté – Egalité – Fraternité. On connaît la combine mais elle ne peut plus durer. L’ère du Verseau annonce l’arrivée imminente (mais qui ne se mesure pas à l’échelle d’une vie) d’un nouveau paradigme qui pourra encore s’accorder, à la limite, au premier terme de cette triade poisson. Ce sera alors une Liberté qui ne ressemble en rien à celle que nous connaissons. Nous pouvons tout juste la deviner : elle sera dionysiaque et ivresse, gratuité et générosité –elle transparaît déjà dans la symbolique de l’Arbre. Ce seront de jeunes personnes qui l’exalteront. Certains se réunissent déjà pour sa gloire : la fête de l’Arbre célèbre le refus de la technique, de la rigidité et de la cupidité par son exacerbation de la création, de l’ardeur et de la générosité. Un nouveau fléau –comme tant d’autres auparavant- viendra décimer la technique de l’ère matérialiste. Considérez l’Holocauste comme un avant-goût de ces cataclysmes heureusement rares, d’une envergure proportionnelle au refus opposé par l’humanité face à l’évidence de l’arrivée d’une nouvelle ère. D’une ambivalence discutable, l’Holocauste fut une réussite des nazis dans le sens où elle empêcha l’émergence immédiate d’une nouvelle pensée mystique en devenir –qui pense encore à la spiritualité lorsque la préoccupation immédiate consiste à se préoccuper de sa survie ?- mais elle fut aussi un échec des forces de pensées rationnelles : le régime nazi n’est pas durable. Son échec catalysa plus tard le besoin d’un renouveau spirituel.


Jean-Charles Pichon écrit peut-être sous l’inspiration d’un mythe qui le manipule à son insu. Il espère cependant avoir suffisamment fait connaissance avec les manifestations divines de lieux et d’époques variés pour rester à une distance qui lui permettra d’échapper à l’influence contemporaine. Un demi-siècle après la publication de L’homme et les Dieux, la conversion d’une part sans cesse croissante de l’humanité aux avatars d’une renaissance spirituelle ne fait que se confirmer. Nous constatons actuellement le dernier sursaut de vie du dieu Poissons combiné aux germes du dieu Verseau à travers la prolifération des manifestations (néo)-hippies (Rainbow Family, twee attitude…). Le chant du cygne prépare l’arrivée du dieu Verseau : le jeune sort de son servage vis-à-vis de l’adulte, comme autrefois l’esclave ou le pauvre. On en repère déjà les prémisses dans le développement des communautés d’entraide, de troc, de don ou de gratuité. Il s’agit de trouver les moyens d’exacerber sa Création individuelle dans les ordres d’une Hiérarchie. Et si toutes les névroses qui nous martèlent le crâne aujourd’hui se résolvaient en même temps que cette déchirure existentielle :


« Comment être moi-même en étant tous les autres ? Comment obtenir que les informations qui me parviennent d’autrui m’informent sans me déformer ? Comment conserver mon intégrité dans l’intégration ?
Mais également : comment œuvrer tout en œuvrant pour moi-même ? Comment inclure une pierre nouvelle dans l’édifice sans faire s’effondrer l’édifice ? Comment atteindre à un ensemble qui soit autre chose qu’un complexe ? »



Lorsque nous saurons nous fondre dans l’ensemble sans cesser de percevoir clairement notre individualité, lorsque l’ensemble ne menacera plus l’unité, la flèche du temps s’inversera. Nous entrerons alors dans ce Temps-là, pour la douzième fois depuis l’existence de l’humanité.

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Le sens de direction temporelle de l’à-venir à ce-qui-a-été retrouve sa dimension concrète dans cet exemple : 

Citation :
« L’athée rationaliste dira que l’être vivant demeure soumis à l’entropie, puisque toute vie n’est qu’une approche de la mort. Mais, sous la forme de l’embryon, du germe ou du fœtus, l’être vivant est également « quelque chose » qui s’organise et tend à une néguentropie.
Or, précisément –cela est remarquable- la flèche du temps « passé-avenir » paraît alors s’inverser : le fœtus n’évolue pas d’un passé inexistant vers un avenir inconnu. Il subit un appel, l’attraction d’une « surcause », l’être qu’il doit devenir –et ce devenir commande tous ses actes présents, car il leur préexiste."


Comment peut-on caractériser l’époque matérialiste ? Voici un essai de définition :

Citation :
« Les hommes sont lassés des idoles ; comme ils ne connaissent plus les mythes que par elles (et qu’ils refusent l’Image, ils se lassent des mythes. Ils ne reconnaissent plus que tout est mythe. Ils veulent penser librement, dans l’ignorance ou dans l’oubli que toute pensée, d’abord, est un acte de foi. »


Peut-on être certains des données historiques qui nous sont parvenues ? On peine à croire que les millénaires précédents aient pu connaître des périodes de développement aussi fastes que la nôtre. On peut en douter…

Citation :
« En l’an 5 av. J.-C., Auguste dénombrera 300 000 citoyens dans la ville de Rome, c’est-à-dire plus d’un million d’hommes, de femmes, d’enfants et d’esclaves. […] Mais l’accroissement se poursuivra encore pendant plus de cent cinquante ans. Au temps de Trajan, l’élévation des immeubles jusqu’à 40 mètres indiquera que la population de Rome aura doublé en un siècle. […]
Une étude approximative qui tiendrait compte de tous ces chiffres et de toutes ces races devrait atteindre le nombre d’un milliard d’humains vers 160 ap. J.-C. ; nombre excessif, peut-être, mais aucunement invraisemblable. Il suffit de rappeler que les citoyens d’Athènes au lendemain de la Grande Peste (en 431) ne dépassaient pas les 40 000 pour juger de l’accroissement démographique en ces six siècles. »


La médecine médiévale est souvent considérée comme dénuée de tout bon sens par rapport à nos conceptions de la médecine moderne. Nous ne devrions pas oublier qu’à l’époque, le remède ultime était l’Amour :

Citation :
« Celui qui vit en la grâce de Dieu n’est-il pas assuré de toutes les autres grâces ? De même que la Justice, le Savoir est négligé. Dans leur Histoire de la Médecine, Maurice Bariéty et Charles Coury déplorent étrangement qu’il n’y ait aucune trace de grandes œuvres médicales dans le premier Moyen Age chrétien, cependant fertile en œuvres admirables. Ils montrent par là qu’ils n’ont rien compris à ce temps.
Certes, les Hôtels-Dieu qui se créent du IXe au XIIe siècle sont des centres d’asiles pour les pauvres, les vagabonds, les pèlerins ; ce ne sont en rien des hôpitaux. Les bons moines y soignent par l’Amour, les soins du cœur, la présence de Dieu dans l’hostie, non point par la saignée ou la fiole. »


Jean-Charles Pichon mêle la grande histoire à la petite. Il ne piétine jamais les singularités individuelles, les détails signifiants, et planche plutôt sur la correspondance du microscopique (une vie éphémère) au macroscopique. Ainsi peut-il se permettre cette sublime confession :

Citation :
« Ainsi, la plus dure bataille, ce ne fut pas contre le monde que l’auteur dut la livrer ; mais ce fut le dévoilement progressif des mensonges, des faux semblants, des masques dont il s’était couvert ; puis, ce fut la découverte des mythes et croyances dégénérés dont était constitué son Moi. En ce temps-là encore il ne distinguait pas le Moi référentiel de la Personne. il se crut « fait de vide » et renonça à vouloir.
Par cet ultime piège, nos sociétés s’emparent de ceux qui avaient su éviter tous les autres. « Si je ne suis rien, pourquoi combattre –et comment ? Pourquoi ne pas accorder le peu qu’on me demande, ne serait-ce qu’un faux semblant, et taire mes angoisses ? Si je ne suis rien, que me prendra la mort ? Pourquoi ne pas admettre que le Passé me pousse et que le Néant me guette, comme on me dit que cela est ? »
Mais il faut croire qu’au cœur de la pire lâcheté demeure (dans l’âme ou dans l’esprit) une évidence muette et brûlante comme un soleil. Cette voix silencieuse, un jour, s’exprima. Elle disait : « La vie t’a été donnée. » Et cela voulait dire : « Tu n’es pas à l’origine de ta propre existence ; tu en ignores les fins. Tu ne l’as pas créée et tu es incapable de la prolonger une heure, une seconde, car tu ne sais même pas de quoi elle est faite. Tu ne dois donc pas craindre ; tu ne peux qu’espérer. » »


De ses doutes, il extirpe les interrogations essentielles qui sont le nœud de nos conflits internes :

Citation :
« Comment être moi-même en étant tous les autres ? Comment obtenir que les informations qui me parviennent d’autrui m’informent sans me déformer ? Comment conserver mon intégrité dans l’intégration ?
Mais également : comment œuvrer tout en œuvrant pour moi-même ? Comment inclure une pierre nouvelle dans l’édifice sans faire s’effondrer l’édifice ? Comment atteindre à un ensemble qui soit autre chose qu’un complexe ? »


Les controverses opposant physique classique et physique quantique sont-elles révélatrice, à leur niveau, des deux mouvements opposés que peut emprunter le temps ? Nous serions alors à une phase charnière qui déterminera nos conceptions des siècles à venir…

Citation :
« Il est prévisible que ces contradictions (et d’autres) conduiront le savant à la vision du monde qu’Einstein refusait : celle de deux mondes distincts, l’un réductible à des « quantités de mouvement » mesurables (neutrons et protons, électrons, photons) l’autre considéré comme une continuité étudiable en tant que telle. Or, la continuité caractérise tout « contenant » observé à partir de son contenu, la discontinuité caractérise les éléments contenus dans le même système que l’observateur. »


*peintures : Ramon Maiden, Adam et Eve, Augusto Giacometti

4 commentaires:

  1. M. Colimasson merci, excellente chronique comme d'habitude, et très intéressante découverte, je vais tâcher d'en apprendre plus sur ce Jean-Charles Pichon dont j'ignore tout. Une thèse parmi d'autres qui fait écho à mes convictions : "La raison cherche à évacuer la foi sans remarquer qu’elle utilise les moyens de la croyance."

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  2. (Monsieur Colimasson ? je risquerais d'être fâchée ;) )

    Difficile de se procurer ce livre malheureusement, sauf à le payer plein pot.
    Vos convictions sont aussi celles qui représentent le mieux l'état contestataire de la pensée de Nietzsche. J'ai aussi pu retrouver un peu d'Emil Cioran dans cette manière de considérer l'humanité : « Plutôt que le vivant, la vie sera chérie pour sa contradiction même."

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  3. (Oh !... toutes mes excuses. Colimasson étant masculin, je croyais que... Bref, désolé, je suis parfois un peu lent à la comprenette :) )

    Oui, concernant Nietzsche et Cioran, je vous rejoins et je les apprécie beaucoup !
    Pour revenir à Pichon, j'ai dégoté des passages conséquents de son oeuvre sur le site qui lui est entièrement consacré : l'écriture est profonde et sincère, bien que je ne sois pas toujours en accord avec les thèses ou le cœur du raisonnement. De plus, l'auteur a un parcours très intéressant, certains de ses propos sont à la fois très originaux et ultra-pertinents... et surtout il est attachant, c'est un "personnage" ! Un des rares auteurs dont je me dis en le lisant : j'aurais vraiment aimé le connaître.

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  4. Son blog est d'une grande richesse en effet et son investissement dans son oeuvre a été conséquent. On parle souvent de mysticisme à son propos mais je crois que c'est faux. Il a travaillé comme un acharné et potassé tout ce qu'on peut savoir sur les religions, sectes et sociétés secrètes depuis les premiers temps où l'humanité a laissé des traces, qu'il serait injuste de renier sa qualité de "scientifique des mythes".

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