dimanche 21 septembre 2014

Le seuil du monde spirituel (1923) de Rudolf Steiner


Rudolf Steiner commence son ouvrage en nous suggérant une expérience d’immersion : vous vivez un événement. Plus tard, vous vous souvenez de cet événement en le visualisant sous la forme d’un souvenir. « Souvenir » : ce mot simple est utilisé pour définir une série d’évocations sensorielles qui n’appartiennent qu’à l’individu propre, sans possibilité de transmission exacte. Imaginons maintenant un souvenir qui ne provienne plus de l’individu mais qui arrive à l’individu depuis l’extérieur : on commence alors à entrevoir la possibilité d’une compréhension du monde spirituel.


Les pensées englobent plus généralement le phénomène des souvenirs dans le domaine du monde physique –ce monde dans lequel nous avons un corps de chair et dans lequel nous débattons depuis des millénaires pour savoir si corps et âme ne font qu’un ou sont duels. Aux images-souvenirs du monde directement supérieur (éthérique) correspondent des êtres et des forces ambiants qui vivent avec et dans l’âme. Que l’on considère la force que doit déployer l’individu physique pour s’éloigner de ses pensées, et que l’on imagine à présent l’effort supérieur nécessaire à l’individu éthérique pour garder son indépendance vis-à-vis de ces êtres, et l’on comprendra qu’on ne peut pas franchir le seuil du monde spirituel sans une préparation minimale. 


Tout individu possède cette force, mais il ne le sait pas forcément consciemment. Il peut le soupçonner, mais craindre d’en faire l’usage s’il ne se sent pas prêt. Ainsi expliquerait-on les critiques violentes et acharnées des partisans d’un rationalisme qui ne laisse pas de place aux hypothèses spirituelles.


La force que doit développer l’individu qui souhaite reconnaître le monde spirituel est une force d’autonomie. En développant son sentiment du moi, les forces et les êtres ambiants extérieurs ne pourront plus exercer les influences négatives que peut provoquer une mauvaise compréhension de leur nature. A ne pas confondre avec un égoïsme exacerbé, cette force du moi doit permettre de prendre conscience du noyau de son individu. Dans le monde physique, l’occultiste qui se sent prêt à franchir le monde spirituel doit deviner l’être éthérique qui subsiste derrière ses pensées. Même si Rudolf Steiner n’évoque pas le karma, cet être éthérique semble être celui qui traverse les différents états incarnatoires de l’âme. 


Rudolf Steiner s’adresse ici à des lecteurs déjà aguerris à la topographie lexicale de son anthroposophie. Ses affirmations occultes proposent une vision cosmique séduisante qui réussit peut-être à susciter l’approbation par leur grande finesse psychologique. En d’autres termes, et dans la poursuite de sa construction cohérente de l’anthroposophie, Rudolf Steiner cherche particulièrement à exacerber les forces individuelles de ses lecteurs/auditeurs en leur faisant prendre conscience d’une nouvelle forme de monadisme, fortement intégrée aux forces totales de l’univers. Il répond ainsi à la grande angoisse des derniers siècles matérialistes : comment concilier mon individualité avec la totalité ? En réalisant un travail de prise de conscience mené à son rythme et selon ses possibilités (qui sont peut-être nulles ?), l’individu peut se préparer à intégrer le monde éthérique en fournissant à son corps éthérique suffisamment de matière personnelle pour qu’il ne se fasse pas happer, comme le serait une âme inconsistante qui a cherché à éviter toutes ces interrogations au cours de son existence physique.


Que veut dire « se préparer » ? Sans doute doit-on ouvrir le grand ouvrage de la Science occulte de Rudolf Steiner pour s’en faire une idée… l’autonomie a ses limites. Ici, l’obéissance est justifiée par la clairvoyance. Et la clairvoyance semble être la capacité donnée aux individus les plus avancés dans la perspective karmique. Libre à soi de trouver dans cette théorie un moyen d’évolution exaltant ou un soliloque exalté relevant du charlatanisme –mais alors que les sceptiques ne laissent rien d’autre que des territoires stériles derrière eux, on ne peut retrancher à Rudolf Steiner la vertu dynamique et puissante de ses conceptions.


Et des broutilles récoltées en chemin...

Citation :
« Une âme s’élevant à un pareil sentiment pourra bientôt se dire : ce n’est pas moi seulement qui pense, mais « cela pense en moi » ; l’évolution cosmique s’exprime en moi ; mon âme est seulement le théâtre sur lequel le cosmos se manifeste en forme de pensée. »

Cela rejoint une pensée de Nietzsche qui trouvait aberrant que l’on dise « JE pense » car comment peut-on être sûr qu’il y a bien un JE, et que c’est bien lui qui commet l’action de penser ? ("Une pensée ne vient que quand elle veut, et non pas lorsque c'est moi qui veux ; de sorte que c'est une altération des faits de prétendre que le sujet moi est la condition de l'attribut "je pense".)


Une des grandes difficultés de celui qui s’approche du seuil du monde spirituel serait de ne pas exacerber son envie de découvrir l’autre monde en éveillant seulement des fantasmes. L'approche du monde spirituel est comparable au miracle, qui ne peut s'exiger ou s'attendre comme une récompense.

Citation :
« Combien de personnes, pour être convaincues de la réalité de la réincarnation, s’empressent de rapporter aux expériences d’une vie terrestre antérieure certaines images surgissant dans leur âme ! On devrait toujours se méfier quand ces images semblent indiquer des vies précédentes telles qu’elles ressemblent sous certains rapports à la vie actuelle ou qu’elles se manifestent de telle façon que la vie actuelle puisse être intellectuellement comprise par ces soi-disant vies antérieures. Quand, dans une véritable expérience occulte, la vraie impression de la vie précédente ou d’incarnations antérieures surgit, elles apparaissent comme fort différentes de tout ce que l’imagination, les désirs et les aspirations orientés vers la vie actuelle eussent jamais été capables ou désireux de produire. »


Pourquoi ne peut-on pas avoir facilement accès à la connaissance immédiate de ces états supérieurs ?

Citation :
« Si la faculté transformatrice de l’homme agissait dans le monde sensible au même degré qu’elle doit agir dans le corps éthérique, le sentiment que l’âme humaine aurait d’elle-même ne serait pas conforme aux lois du corps physique. »


Et d'ailleurs...

Citation :
« La conscience clairvoyante ne peut se déployer normalement qu’à condition que la frontière entre les mondes soit respectée. »


Mais cela n'empêche pas de connaître intuitivement le monde spirituel :

Citation :
« On s’ouvre à des pensées, mais on sait que dans les pensées on entre en contact vivant avec des êtres. Vivre dans des êtres, qui non seulement s’expriment dans des pensées, mais dont toute la propre essence est dans la pensée, voilà ce qui s’appelle vivre dans le monde spirituel. »


Résumé synthétique du livre (peu accessible malgré tout à cause du jargon anthroposophique) :

Citation :
« Sous une forme schématique on peut, d’après ce qui précède, considérer l’ensemble de l’être humain comme suit :

I. Le corps physique dans l’ambiance physique sensible. Par lui l’homme prend conscience de lui-même comme d’une individualité indépendante (le moi). Ce corps physique, issu du cosmos, s’est formé, dans son premier germe, durant un état saturnien, très reculé, de la terre et est devenu, par son développement à travers quatre transformations planétaires, ce qu’il est actuellement.

II. Le corps éthérique, subtil, dans l’ambiance élémentaire. Par lui l’homme se reconnaît comme un élément du corps éthérique terrestre. Issu de l’existence cosmique générale, il s’est formé dans son premier germe durant un état solaire de la terre, très lointain, et est devenu par son développement à travers trois transformations planétaires ce qu’il est actuellement.

III. Le corps astral dans l’ambiance spirituelle. Par lui l’homme est membre d’un monde spirituel. En lui réside « l’autre moi » de l’homme qui se manifeste dans les vies terrestres successives.

IV. Le « vrai moi » dans un monde supraspirituel. Dans celui-ci l’homme se trouve lui-même comme être spirituel, même quand toutes les expériences des mondes sensible, élémentaire et spirituel, c’est-à-dire toutes celles provenant des sens et des facultés de penser, de sentir et de vouloir, tombent dans l’oubli. »


*peinture de Maurice de Vlaminck

2 commentaires:

  1. Merci pour ce blog.
    Votre travail est précieux car vous me permettez de renouveler mon besoin de lecture avec des propositions inattendues et pertinentes.
    J'apprécie particulièrement votre choix de citations, souvent très personnel.
    Beau travail ! Bravo ! Bonne continuation.

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  2. Merci aussi pour ce commentaire... si envie d'autres échanges sur ces lectures ou autres, n'hésitez pas à me contacter.

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