samedi 2 août 2014

Un, personne et cent mille (1926) de Luigi Pirandello






« Ton nez n’est pas droit » : voici le départ d’une grande psychose. Représentons Moscarda tel qu’il se voit d’après son référentiel par le symbole LUI{LUI}. La remarque que sa femme lui adresse lui fait prendre conscience que LUI{LUI} ≠ LUI{AUTRE}. En s’observant, LUI{LUI} découvre une nuance supplémentaire : IL est PLUSIEURS. Ses traits de caractères s’affirment avec des degrés d’intensité différents en fonction des personnes auxquelles il se confronte –il s’agit de l’adaptation et de l’intelligence sociale, du sacrifice de soi pour le bénéfice de la cohérence sociétale. Et si toutes ces caractéristiques, finalement, ne représentaient rien ? Même plus terrorisé par la perspective de cette découverte, IL admet n’être PERSONNE. En passant par les trois représentants de cette trinité de l’Absurdité, Moscarda reconnaît qu’il ne dispose d’aucune indépendance d’esprit, qu’il échappe à la possibilité de connaître objectivement le monde, qu’il ne peut juger ni apprécier quoi que ce soit en l’absence de toute valeur absolue et que, de fait, il se coupe de toute possibilité de communiquer avec autrui car l’échange nécessite un minimum de constance, de partialité et d’identité.


Moscarda n’est pas psychotique, contrairement à ce qu’affirme son entourage. Le paradoxe est le suivant : plus il s’affirme (ou croit s’affirmer), plus il s’éloigne de l’image que les autres ont de lui. Plus il s’affirme, et moins il est sûr de pouvoir un jour se connaître. Moins il se reconnaît, moins il reconnaît les autres, aussi isolés que lui dans le mensonge de leur identité. Pour ne pas s’effondrer dans la terreur, Moscarda se raccroche à la réalité matérielle des objets qui l’entourent ainsi qu’à la spontanéité de la nature encore épargnée par les nécessités du contrat social. Ce dernier semble responsable de l’aliénation de l’être humain : il exige que l’identité et la norme sociale se confondent pour effacer les subtilités de la conscience. Wittgenstein disait que les limites de mon langage signifient les limites de mon monde : aurait-il découvert lui aussi la supercherie de l’identité ? 


Luigi Pirandello explore la question sous tous ses angles en faisant se succéder des chapitres courts et frémissants, comme des illuminations intellectuelles portant la charge d’une révolte sociale passionnée. Le soufflé retombe cependant rapidement. Toutes ces questions ont déjà été soulevées, et Luigi Pirandello n’apporte aucune autre réponse que celle, catégorique mais limitée, signifiant qu’il n’y en a pas. Dans un élan de nihilisme absolu, il faudrait devenir absolument PERSONNE, et que TOUS s’alignent sur le même modèle. Moscarda se fond avec le Brahman…on ne saura jamais s’il en pleure ou s’il en rit.


Un personnage en proie au doute, assailli par les questions et les ambivalences de son destin... il me plaît tout de suite :

Citation :
« J’étais donc demeuré immobile sur bien des routes, arrêté dès les premiers pas, l’esprit occupé de mondes, ou de cailloux, ce qui revient au même. Mais il ne me semblait nullement que ceux qui m’avaient dépassé et qui avaient parcouru tout le chemin, en sussent au fond plus long que moi. Certes, ils m’avaient distancé, en piaffant comme de jeunes chevaux mais, au bout de la route, ils avaient rencontré une charrette –leur charrette. Ils s’y étaient laissé docilement atteler, et à présent, ils la traînaient derrière eux.
Moi, je ne traînais aucune charrette ; aussi n’avais-je ni brides, ni œillères ; j’y voyais certainement plus qu’eux ; mais je ne savais où aller… »


Un, personne et cent mille... pour tout et tout le monde...

Citation :
« Le chardonneret chante dans sa petite cage, suspendue à la fenêtre. Peut-être sent-il l’approche du printemps ?
Hélas, peut-être y est-elle sensible aussi, l’ancienne branche de noyer devenue siège, qui craque à présent au chant du chardonneret ? …
Peut-être communiquent-ils, par ce chant et ce craquement, l’oiseau captif et le noyer réduit à l’état de chaise ?... »


*peinture d'Ivan Generalić

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire