mardi 5 août 2014

Présent et Avenir (1957) de Carl Gustav Jung


Inspiré par la conception cyclique du temps, qui voudrait que les ères se succèdent sans se ressembler sur des périodes d’une durée moyenne de deux millénaires, C. G. Jung nous fait subtilement comprendre que nous évoluons au cours d’une période charnière de l’histoire de l’humanité. S’il ne le dit pas explicitement, d’autres avant lui l’ont écrit : depuis le XVe siècle, nous préparons l’arrivée de l’ère du Verseau qui chassera l’ère du Poisson, culminante avec le Christ et l’expansion rapide de l’Eglise, bientôt rattrapée par son succès et ses dissensions. 


Notre Présent, c’est aussi le Présent qui fut celui des peuples avant l’arrivée du Christ, deux mille ans plus tôt. C’est aussi celui qui prépara l’arrivée du Justicier sur Terre derrière la figure du Bélier, quatre mille ans plus tôt… ainsi de suite…


« Nous vivons précisément à l’époque de la « Métamorphose des dieux », c’est-à-dire de la métamorphose des principes et des symboles de base. »
 



L’homme doit en être conscient et doit être prêt à accepter cette évolution. C. G. Jung, avec un art subtil de la suggestion, renverse le point de vue d’un grand nombre de problèmes inhérents à notre société et nous montre comment l’Ephémère, qu’il s’agisse des institutions étatiques ou des dogmes culturels dominants, nous voile l’Eternel et nous empêche de progresser dans la compréhension de notre inconscient. La bonne blague qui voudrait nous faire croire que les religions sont le frein majeur à l’exaltation de l’individu ! alors que selon Jung, l’Etat et l’Eglise partagent les mêmes constructions faisant appel à l’instinct grégaire de l’individu. Perdu dans la masse, l’homme s’oublie et perd sa capacité à agir réellement sur le monde. L’Etat et l’Eglise promettent les mêmes récompenses, mais le premier ne rassure pas le démon intérieur alors que le second en permet une interprétation riche à visée cathartique. Au contraire, l’Etat projette le mal sur l’Autre. L’individu transfère son ombre sur son voisin et s’efforce de l’en chasser sans jamais prendre conscience de sa responsabilité.


« Si l’on pouvait voir naître une conscience générale du fait que tout ce qui dans le monde sépare et dissocie repose sur la séparation et l’opposition des contraires dans l’âme elle-même, on saurait où et dans quel sens diriger son effort. »


L’homme voulant s’émanciper des influences de l’éphémère peut se tourner vers la foi. La religion aidera l’homme si celui-ci accepte de se guérir des préjugés qu’il conçoit à son égard et s’il l’interprète de façon symbolique, non plus littérale. Le risque est grand, toutefois, que si l’Eglise parvienne enfin à établir une relation personnelle avec chacun de ses croyants, elle finisse par se figer et se scléroser. Il faut toutefois prendre ce risque si il permet de faire prendre conscience du dualisme que l’individu préfère rejeter sur l’extérieur. L’homme réalisera peut-être alors qu’il a perdu du temps à se battre contre des moulins à vent alors que son existence même constitue une boîte de Pandore intarissable. La connaissance et la compréhension viendront ensuite d’un renforcement des relations humaines face à l’atomisation de l’individu, esseulé dans la masse ou dans la solitude du progrès aliénant.


C. G. Jung n’est pas un prophète de la nouvelle ère. Il a été frappé par la « pistis » -la foi qui s’impose de façon inéluctable- et souhaite la faire pressentir à ceux qui ne la connaissent pas encore ; à la rappeler et à communier avec ceux qui la connaissent déjà. 


« […] En fait la croyance intérieure est un phénomène secondaire qui repose sur une donnée primaire : avoir vécu quelque chose qui nous bouleversait […] »


Présent et Avenir apparaît comme le rappel de cette foi inconditionnelle qui arrache l’individu à l’Ephémère pour le faire danser hors de tout ordre temporel. S’arracher du maintenant pour y être tout le temps...à quoi conduira un tel paradigme ?



Un nouvel essai de définition de la synchronicité ? tout modulé de nuances toutefois...

Citation :
« Les phénomènes parapsychologiques toutefois rendent nécessaires prudence et circonspection, car ils témoignent du fait que des facteurs psychiques peuvent imprimer une relativité au temps et à l’espace, relativité qui remet en question notre explication un peu naïve et précipitée du parallélisme psychophysique. »


Jung se retrouve avec Pichon pour la conception d'un temps qui irait de l'à-venir à ce qui a été :

Citation :
« C’est l’individu qui est le porteur de cette conscience. Ce n’est pas lui qui crée la psyché arbitrairement ; au contraire, c’est elle qui le modèle et qui l’achemine pas à pas de l’inconscience de l’enfance vers un éveil et vers la prise de conscience de sa conscience. »


Jung est parfois limite puisqu'il pose des théories en axiome. Ainsi, la société moderne serait opposée aux fonctions naturelles de l'homme, mais il ne précise pas la nature de ces dernières. Peut-être désigne-t-il alors ce qui relève de l'intuitif...

Citation :
« Chaque fois qu’une fonction naturelle à l’homme se perd, c’est-à-dire se trouve exclue de son exercice conscient et volontaire, un trouble général prend naissance. C’est pourquoi il est tout à fait naturel que le triomphe de la déesse Raison ait institué une névrotisation générale de l’homme moderne, c’est-à-dire une dissociation de la personnalité en tous points analogue à la dissociation actuelle du monde. »


Et pour une définition de l'instinct :

Citation :
« L’instinct est originaire et héréditaire et de même sa forme nous vient du fond des âges : je l’ai appelé archétypique. »


Pour Jung, la religion est un moyen de découvrir le noyau vrai de soi-même. Il considère la religion comme une antidote à la massification, à condition qu'elle soit pratiquée avec conscience :

Citation :
« […] Les religions enseignent une autre autorité, qui est opposée à celle du « monde ». Elles enseignent que l’homme relève du divin, suzeraineté aussi exigeante que celle du monde. Ces exigences divines, avec leur caractère absolu, peuvent soustraire l’homme au monde d’une manière aussi radicale que celle par laquelle il se perd à lui-même en succombant à la mentalité collective. »


Contre la naïveté de l'athéisme et de la laïcité, Jung désigne les institutions étatiques (et surtout socialistes ?) comme la nouvelle religion moderne :

Citation :
« L’Etat s’est mis à la place de Dieu, et c’est pourquoi, dans cette optique, les dictatures socialistes sont des religions au sein desquelles l’esclavage d’Etat est un genre de culte divin. »


Mais ces institutions n'ont que les désavantages de l'adhésion religieuse :

Citation :
« Par une représentation suggestive de la puissance de l’Etat, on cherche à susciter un sentiment collectif de sécurité qui toutefois, à l’opposé des représentations religieuses, ne fournit à l’individu aucune protection contre ses démons intérieurs. C’est pourquoi il s’accrochera encore plus à la puissance de l’Etat, c’est-à-dire à la masse ; et, alors qu’il est déjà socialement dépossédé, son âme succombera aux influences collectives, et il s’y livrera intérieurement. »

Toute la question est donc de savoir comment dépasser ces deux solutions défaillantes...


*photo de Deanna Dikeman

2 commentaires:

  1. Merci pour cette chronique, cela fait longtemps que je tourne autour de ce livre. Jung semble être un auteur complexe aux nombreuses facettes, il m'intrigue beaucoup...

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  2. Complexe... par la richesse de ses idées, oui. Mais il reste facile à aborder ponctuellement, facette par facette... et donne des envies insatiables de s'enrichir de sa pensée. Bonne découverte.

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