vendredi 8 août 2014

Les deux morts de ma grand-mère et autres essais (1995) d'Amos Oz






Conscient de l’enjeu de sa parole en tant que romancier et écrivain en Israël, « un pays où le Premier ministre invite souvent un poète ou un écrivain pour un tête-à-tête privé, tard dans la nuit, afin de discuter d’un grave problème de conscience », Amos Oz traite les mots comme des grenades. 


Le chapitre qui donne son titre à ce regroupement d’essais est représentatif de la tension qui existe entre le mot et la réalité : combien de réalités auraient pu être évitées si elles n’avaient pas été suscitées par l’invention, qui prend forme à cause du Verbe ? Amos Oz parle de ce qu’il connaît : l’antisémitisme, c’est la peur véhiculée dans les mots, c’est la matérialisation de la peur choisie d’abord par hasard, ou par similitude, puis renforcée par l’habitude dans un cercle vicieux à l’enroulement de plus en plus frénétique. C’est pourquoi Amos Oz ne délie pas la littérature (en hébreu, le mot « fiction » n’existe pas mais il existe le mot savant « bidayon » dérivé de « bidaya » qui signifie « fausseté ») de la politique, car c’est en imprégnant la conscience de nouvelles conceptions que les précédentes pourront être dépassées. Amos Oz sait qu’il tient une position ambivalente : comment ne pas croire qu’il joue à son tour le rôle du prêcheur s’entourant des plus beaux atours alors qu’il cherche peut-être, comme ses précédents, à permettre la réalisation de ses seuls et uniques desseins ? Pour s’en prévenir du mieux que possible, il bascule souvent d’une position à l’autre, se glissant dans les cerveaux de tous les partisans possibles, jugeant nulles les unes et les autres des idées arrêtées pour mieux glorifier un scepticisme faisant honneur au bon sens. Cette petite histoire résume sa position critique :


« Dans une ancienne légende hassidique, un rabbin est chargé de juger deux plaideurs qui réclament la même chèvre. Il décrète que les deux requérants ont raison. Plus tard, de retour chez lui, il entend sa femme déclarer que c’est impossible : comment peuvent-ils être tous les deux dans leur droit s’ils réclament la même chèvre. Le rabbin réfléchit un moment et dit : « Tu sais, chère épouse, toi aussi tu as raison. » »


Et c’est aussi l’esprit du kibboutz qui l’a enveloppé et qui fait l’objet de nombreux passages de son essai. L’idéologie communautaire permettrait une justice fraternelle et à visage humain –en parlant de ces petites cellules de vie quotidienne, Amos Oz nous parle également de l’avenir possible de l’humanité entière. Son expérience semble si riche et instructive qu’on aimerait pouvoir connaître également le kibboutz, tout en craignant le caractère d’absolutisme qu’Amos Oz ne cesse jamais de décrire.



Une explication du titre retenu pour dénomination du livre avec cette accroche :

Citation :
« Ma grand-mère est morte de propreté. Arrivée de Pologne à Jérusalem, par une éclatante journée de l’été 1933, elle lança un regard terrifié aux marchés, aux allées, aux habitants, et décréta : « L’Orient est plein de microbes ». »

En fait, le problème semble plutôt être celui de la concordance entre vérité et fait, métaphore et image. Une image peut être aussi réelle qu’un fait. L’imagination peut sinon tuer, au moins transformer la réalité. Un exemple ? Israël aurait suscité les attentes les plus utopiques à cause d’un poème de Bialik (Ode à un oiseau) : « Le pays du printemps éternel » : 

Citation :
« Des phrases comme « la Terre promise » ou « le pays où coulent le lait et le miel » ont poussé beaucoup de gens à changer de vie. »


Amos Oz insiste donc particulièrement sur la continuité qui existe entre parole et acte, littérature et réalité : 

Citation :
« Tout est réel. Le conteur et l’érudit ne diffèrent pas par leur manière d’aborder les faits, la réalité, la vérité, la certitude, mais, précisément, par leur rapport aux mots.


Ces réflexions vont de pair avec des considérations religieuses et sociétales modernes :

Citation :
« Un enfant qui a grandi en Israël, où l’on veut tout le temps tuer son père ou son grand-père, se posera cette morbide question juive : « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi, pourquoi tout le monde me hait ? » Et il en arrivera à l’une de ces deux réponses morbides –ou bien il dira : « On veut me tuer parce que je suis le meilleur, je suis sain et je suis pur », ou bien « On veut me tuer parce que je suis de la merde, alors mieux vaut que je change d’identité. » C’étaient les deux réponses des Juifs au XIXe siècle. Le sionisme a apporté une troisième réponse complexe. Oui, les salauds qui veulent vous assassiner sont de vrais salauds, mais en même temps il faut vous transformer. »

Et si Israël était un accomplissement vivant de la littérature ? Amos Oz en parle d'une façon qui n'exclut pas cette possibilité...

Citation :
« Nous désirons deux choses simples. La paix et l’excitation. Seulement nous ne pouvons les acquérir ensemble. La littérature est le seul lieu où elles se rencontrent. »


*photo de Bruce Wrighton

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