vendredi 22 août 2014

Les anges de l’univers (1998) d'Einar Mar Gudmundsson






L’existence de Pall avait commencé comme bien d’autres existences. Ecole, parents, jeux, copains, avec toute la dose d’humiliations et de découvertes heureuses que comporte une enfance. 
Le basculement se produit comme dans un rêve. Ce sont d’abord des répliques absurdes qui n’ont rien à envier aux conversations de la Cantatrice chauve : 


« Nous roulons par les nouveaux quartiers où il y a beaucoup de grandes maisons individuelles.
Maman montre du doigt l’une des maisons.
« Quelle drôle de couleur pour une maison, dit-elle.
-Oui, ça fait un drôle d’effet », dit papa.
Et moi, de la banquette arrière, je demande : « Vous êtes en train de vous foutre de moi, ou quoi ? »
Maman et papa se retournent, étonnés.
« Cette maison est de la même couleur que ma veste », dis-je, en guise d’explication.
Papa et maman se regardent.
C’est le silence. »



Gudmundsson décrit ce basculement progressif avec la qualité de plume du minimalisme. Pourquoi essayer d’expliquer ou d’analyser ce qui échappe à toute démarche rationnelle ? Pall s’échappe à lui-même. Il remarque des changements et les inscrit sur une liste de comptabilité où les chiffres sont remplacés par les symptômes de modifications cérébrales imprévisibles. Pall capte des signaux qui lui étaient invisibles jusqu’alors et qui échappent aussi au commun des mortels. Peu à peu, Pall s’extrait de la gangue saine. La métamorphose va de soi et à ce point-là, la question est la suivante : pourquoi les autres ne semblent-ils plus ou peu évoluer, passé un certain âge ? 


« A présent, les signaux envoyés par les voisins m’atteignent.
Ils se servent d’un code et de tables d’écoute que mon frère Halli les a aidés à introduire dans la maison. »



Ces signaux finissent par conduire Pall jusqu’à Dieu -l’hallucination suprême.


« Et puis, Dieu est arrivé.
Il m’a dit que j’étais le dernier homme sur la terre, qu’il fallait que je commence à construire et à transformer ma chambre en arche. »



Pall bénéficie alors du privilège de rejoindre le club des aliénés de Kleppur en compagnie de quelques bons camarades (Oli, Pétur et Viktor) et d’un personnel soignant représenté aussi bien par le souci du maintien des dogmes que par une relâche typiquement antipsychiatrique. Comme lorsque David Cooper relate ses expériences dans le Pavillon 21, on finit par douter des caractéristiques qui séparent les sains d’esprits des aliénés… d’ailleurs, la lecture passe et l’envie croît de faire de ces aliénés des illuminés touchés par une grâce exceptionnelle. Certes, il leur est devenu impossible de mener une existence conventionnelle et polyvalente car ils sont cernés par une obsession unique. Voici la situation schématique :


« Óli est en communication télépathique avec les Beatles ; Pétur attend de la Chine son titre de docteur, et moi, je suis en relation avec divers grands maîtres du passé notamment Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, tandis que Viktor, qui ne pense pas grand-chose des Beatles, disserte avec éloquence de la tragédie grecque et des sonnets de Shakespeare. Il est en outre le pharmacologue de notre groupe et sait tout d’Adolf Hitler, qu’il lui arrive d’incarner quelque fois. »


Peu importe tout le reste. L’obsession, canalisée et orientée dans le sens noble, fait l’effet d’une transe délicieuse. Elle prend cependant à chaque fois le risque de finir en mauvais trip, et c’est peut-être pour cela qu’on enferme les génies particuliers de Kleppur. Génies, oui, au même titre que ces philosophes et poètes déstabilisants qui n’ont jamais cessé de rénover notre vision du monde en permettant à leurs esprits de déborder.


« Ce serait bien de pouvoir dire, comme le philosophe allemand Hegel, à qui l’on objectait que ses théories ne correspondaient pas à la réalité : « La pauvre, c’est bien elle qui est à plaindre ! »
Les poètes peuvent écrire des choses comme ça.
Les philosophes peuvent dire des choses comme ça.
Mais nous, qui avons été mis à l’asile, internés dans des institutions, nous ne savons quoi dire quand nos idées ne correspondent pas à la réalité, car dans notre univers, ce sont les autres qui ont raison et qui savent faire la différence entre le vrai et le faux. »



Mais Pall n’est pas dupe. Même s’il est rassurant de se prétendre génie incompris, même si l’obsession provoque certainement des joies à une constance et à une puissance difficilement égalables pour l’homme équilibré, la réalité est plus nuancée. Pall et ses compagnons d’asile souffrent et sitôt qu’on leur retire une parcelle de leur obsession, ils paniquent et se débattent comme des poissons capturés hors de l’eau. La réalité est pauvre en oxygène.Les anges de l’univers ne propose pas de solution stricte : ni la liberté ni la surveillance absolues, ni l’encouragement ni l’humiliation, mais bien un encadrement instinctif qui permettrait d’établir un bon équilibre entre le droit au rêve et le principe de réalité. Ce livre en est lui-même une excellente représentation : terne et quotidien dans les événements qu’il représente, il parvient cependant à nous transporter dans l’infinité des univers cérébraux qui sont ceux de ces anges, et à nous rassurer quant à la légitimité de nos propres univers. Les anges de l’univers nous apprendront peut-être à nous montrer plus tendres envers nos passions les moins légitimes.



Une éclaircie :

Citation :
« Et puis, le soleil monte. Tout s’éclaircit. C’est drôle. Je me suis senti bien aujourd’hui. De quel droit ? Voilà une belle fille. J’ai oublié mes médicaments un soir. Le lendemain, je vais mieux. Je sors de ma chambre et me sens bien. Je vais mieux. Je suis sorti de la maladie. »


Des dialogues savoureux qui traduisent les réactions turbo-diesel d'un esprit :

Citation :
« Une fois, Brynjolfur le psychiatre a essayé de me faire aller aux travaux manuels.
« Vous croyez vraiment, lui ai-je dit, que je me serais coupé l’oreille dans une vie antérieure, pour finir comme tricoteur de chaussettes à Kleppur ? […] Si j’étais une femme, dis-je, vous ne pourriez pas m’obliger à adhérer à une association féminine. Aux travaux manuels, j’ai l’impression d’être à une réunion d’association féminine. Et pourtant je ne suis pas une femme.
-Ce sont des conneries, dit Brynjolfur. Donnez-moi des raisons valables. »
[…] Je réfléchis un instant avant de dire : « L’homme a sept vies, autant que de jours dans la semaine. »
Brynjolfur : « Même si c’était vrai, est-ce une raison ?
-Oui, dans cette vie-ci, c’est dimanche. » »


Des voyages statiques...

Citation :
« Quand Viktor voulait se changer les idées, il buvait du vin rouge dans sa chambre de la cité universitaire en prenant simplement une dose de médicament supérieure à celle à laquelle il avait droit. Puis il écoutait une pièce de Shakespeare et lisait de la littérature ancienne.
Quand il atteignait un état second, il était transporté au-delà des mers et se retrouvait assis, les jambes ballantes, au bout de la jetée, à moins qu’il n’évoluât dans la mer si douce au milieu de vertes plantes aquatiques. »


*illustration de Carlos Schwabe


La conclusion rapide : Génial. Merci.

5 commentaires:

  1. Génial, ça m'en a tout l'air. Nous autres qui vivons hors de l'asile, ne sommes peut-être que des fous qui avons réussi à trouver un délire commun... Quant aux voix dissonantes, il est toujours plus confortable de les faire taire.

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    1. C'est génial oui et ça change d'une certaine littérature versée dans le pathétique...

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    2. Vous allez me trouver bien naïf, mais vous éveillez ma curiosité : comment définiriez-vous cette "certaine littérature versée dans le pathétique" ?

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  2. Je peux vous donner des noms représentatifs... Olivier Adam, pour le plus caricatural, ça suffit ?

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    1. Oui, je pense que ça suffit largement... Merci d'avoir éclairé ma lanterne.

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