jeudi 10 juillet 2014

La Complainte des enfants frivoles (1925) d’Alexandre Vialatte




L’insoutenable légèreté de la nostalgie nécessite de régulières injections de souvenirs. Alexandre Vialatte imagine revenir sur les traces d’une scolarité achevée. La statue de Blaise Pascal se dresse toujours stupidement au milieu de la cour de récréation : si elle n’a pas bougé, les rêves, les promesses, les espoirs et les amitiés qui ont grandi autour d’elle ont-ils pu vraiment disparaître ? Cela semble impossible et pourtant, le temps s’est écoulé et la vie avec. 


A sa façon, Alexandre Vialatte, alors seulement âgé de vingt-cinq ans, écrit : « Tout m’a paru si solitaire, si petit, si prétentieusement inutile que je me suis senti le cœur serré. Est-ce l’optique du souvenir ? » Il croyait retrouver la densité de son enfance, il ne retrouve plus rien sinon la certitude que la vie construit moins qu’elle ne s’effondre. Tout est dans l’instant : elle passe et disparaît. On s’amuse avec ce qui reste de sensations et d’images, jusqu’à ce que cela aussi s’effrite. Et Alexandre Vialatte s’amuse effectivement. Puisqu’il ne lui reste rien, autant tout réinventer sans lésiner sur les moyens. Quitte à en devenir étoufant. 


Non sans un humour salvateur, Alexandre Vialatte visite à nouveau tous les endroits de sa jeunesse et se souvient dans une déferlante de mots, de comparaisons et de digressions imagées d’abord amusantes, qui finissent malheureusement par lasser en plombant l’élan de lecture. A l’heure de la publication de ce livre, Alexandre Vialatte avait à peine vingt-cinq ans mais il était déjà aussi plombant que si toute une vie s’étirait derrière lui. C’est que le livre, à la différence du souvenir, reste matériellement le même d’un instant à un autre. Alexandre Vialatte semble avoir voulu s’assurer un refuge stable pour ses vieux jours en l’emplissant de bricoles déjà périmées.


Citation :
« Entre tous, le souvenir du vieux collège, posé en pleine campagne sur une butte rustique, parmi des marronniers imposants, m'obsédait comme un décor de Shakespeare où il se passe des choses insolites et désespérées. J'y suis allé le lendemain. Tout était vide. Blaise Pascal, rôti par le soleil, tenait toujours son doigt sur un gros livre, comme un contrôleur des légendes enfantines, un vérificateur des mythes périmés. Ainsi le sacristain passe dans le chœur après la messe pour constater que les cierges sont éteints. »


Et un exemple saisissant du temps qui passe dans tout son potentiel de désillusion...

Citation :
« Ils avaient avec eux une fille de quatorze ans qui s’appelait Carola ; ce n’était encore qu’un backfisch ; elle portait des jupes courtes et chantait aussi des chansons énigmatiques ; elle semblait à Jérusalem ce qu’il y avait de plus beau sur terre et sa voix la troublait comme un chatouillement. […]
J’ai retrouvé Carola un soir dans un village palatin ; elle se rappelait le col du Gourland par hasard ; elle était énorme, des yeux superbes ; son mari, qui était né dans la Forêt-Noire, faisait tourner un carrousel d’automobiles ; elle était mère de quatre enfants, mais les affaires marchaient bien […].
Tant de nostalgie, d’attente et d’émoi pour aboutir à cette grosse caissière frivole qui veut acheter des montagnes russes. Où était la petite fille que Jérusalem confondait dans ses rêves avec la Norvégienne des étoiles, et qui symbolisait pour lui tout ce qu’il attendait de l’avenir ? »


peinture de Mikhail Nesterov

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