vendredi 18 juillet 2014

Bartelby le Scribe (1853) de Herman Melville


Il faut découvrir Bartelby comme si on ne connaissait pas les raisons de son succès littéraire (ou en tout cas, il faut faire semblant de les avoir oubliées). On progressera ainsi de l’ennui amusé –car même au-delà de son personnage principal, Herman Melville sait conférer aux seconds rôles et aux décors les symptômes d’une absurdité généralisée- au délire froid et disjoncté. On ne sait pas si Bartelbys’ébroue dans la folie ou s’il assume une perversité qu’il déguste en tête à tête avec lui-même. Son vice tient en une seule phrase insignifiante qui finit par envahir totalement l’horizon de la nouvelle. Très mal rendue dans cette traduction, on lui préfèrera la tournure plus ancienne du : « Je préfèrerais ne pas » qui traduit en quelques mots le mystère apparent du personnage –obsolète, méprisant, lascif- tout en litote ironique, traduisant une rhétorique parfaite qui écrase l’adversaire et l’empêche de trouver la moindre prise pour répliquer.


La réussite de la formule transmet son pouvoir tortionnaire jusqu’au lecteur. Maître du sadisme appliqué, Bartelby déchaîne nos propres fantasmes de cordiale infamie. On trépigne sur place tout au long de cette lecture d’une effroyable cruauté. D’un fond mouvementé, elle présente pourtant une apparence d’austère civilité : la culture est d’une barbarie effroyable !



Oh my god !

Citation :
« […] J’étais fort inquiet de ce que Bartelby pouvait bien faire dans mon étude en bras de chemise et, d’une manière générale, dans un appareil aussi débraillé, un dimanche matin. Se passait-il quelque chose d’incorrect ? Non, cela était hors de question. On ne pouvait soupçonner Bartleby d’être un personnage immoral. Mais que diantre faisait-il là ? De la copie ? Pas davantage : quelles que pussent être ses excentricités, Bartleyby était une personne éminemment protocolaire. Il eût été le dernier à s’asseoir à son pupitre dans une condition voisine de la nudité ? »


Citation :
Il vivait donc de biscuits au gingembre, je pensais ; ne prenait jamais un repas, à proprement parler. Il devait être végétarien, alors ? Mais non, il ne mangeait même pas de légumes, il ne mangeait rien que des biscuits au gingembre. Je me laissai aller à des rêveries quant à l’effet probable sur la constitution humaine d’une vie entièrement basée sur les biscuits au gingembre. On les appelle ainsi, biscuits au gingembre, parce qu’ils contiennent du gingembre parmi leurs constituants principaux, et que c’est celui qui leur donne leur arôme principal. Mais qu’est-ce que le gingembre ? Une chose forte, et épicée. Est-ce que Bartleby était fort et épicé ? Pas du tout. Le gingembre n’avait aucun effet sur Bartleby. Il préférait même probablement qu’il en soit ainsi.


*photo de Noah Doely

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