lundi 23 juin 2014

Le Grand Troupeau (1932) de Jean Giono






Jean Giono choisit d’évoquer la guerre en n’en parlant pas. Sur le front, elle s’étale comme un gigantesque carnage, anime les crânes dénudés et redonne vie aux cadavres recouverts de mouches noires ; à l’arrière, ses échos se font entendre à travers la chair avide des femmes esseulées. De  l’un à l’autre, le grand troupeau des bêtes chemine  -la faute au meneur ! 


Jean Giono nous fait comprendre les pertes engendrées par la guerre en abaissant l’harmonie qui unit son peuple rural à la terre et aux animaux. L’amour, la faim et le travail ne s’évoquent plus qu’en termes d’appétits morbides voués à la destruction. A la manière des surréalistes, il brandit ses cadavres dans des visions hallucinatoires. Il fait connaître la guerre à ceux qui l’ignorent dans des éclairs de lucidité foudroyants. La technique est d’autant plus efficace que l’écriture de Giono ménage une part considérable de mystère. Ses constructions semblent correctes mais en les observant bien, on relèvera des ellipses ou des attributions étonnantes qui laissent de côté, à moins qu’elles n’induisent le malaise. Le Grand troupeau a été amputé dès l’achèvement par son auteur pour n’en garder que l’essentiel, dans une volonté d’épuration et de franchise qui semble hériter de la brutalité des événements. Et malgré tout ça, Jean Giono reste en-deçà de la réalité. Sa manière de surprendre devient rapidement une ritournelle aussi désagréable que la violence à démasquer, et le mystère frôle souvent l’opacité. 


C’est à ce moment-là qu’on peut le mieux apprécier le chant rural du Grand Troupeau. Mes références champêtres sont réduites : il me semble pourtant retrouver les ambiances de Georges Sand et de ses romans ou les récits de ceux de mes aïeux qui ont vécu dans la montagne avec les bêtes et les champs. C’est une mélancolie que distille alors Jean Giono, comme s’il avait compris dès la fin de la guerre qu’il ne serait plus possible de vivre comme les paysans de son histoire. La guerre ne serait pas vraiment la responsable mais plutôt un symptôme parmi tant d’autres indiquant la perte des valeurs propres à une communauté et à une époque dépassée. Le bélier devient alors le représentant médiatique de l’ancien temps, brandi comme un dieu à l’usage des nouvelles générations. Le Dieu de Justice pourrait enfin s’affirmer… Ni optimiste, ni pessimiste, Giono semblerait plutôt soumis au temps, à ses variations et aux peuplades qui subissent et réinventent à chaque fois les artefacts de leur passé. Lire le Grand troupeau aujourd’hui confirme cette intuition que nous avançons toujours en sacrifiant une certaine forme de bonheur primitif. 


L'exaltation des sens fait recours à une rusticité et une énergie vitale qui seraient peut-être moins puissantes si nous ne vivions pas dans la société plus aseptisée qui est la nôtre...

Citation :
« Le Joseph avait toujours sur lui cette odeur vivante, comme l’odeur du cheval, l’odeur du travail et de la force. Quand il se déshabillait, ça vous gonflait le nez : une odeur de cuir et de poil suant. Ça sentait comme quand on prépare les grosses salades d’été et qu’on écrase au fond du saladier le vinaigre et l’ail et la poudre de moutarde. »


Le secret et le mystère... qui rendent mélancoliques parce qu'ils sont sans doute perdus, au mieux restés à l'état d'intuitions.

Citation :
« Regotaz arrêta son pas.
- Dis, garçon, ça te semble pas que je suis fou ?
- Non, dit Olivier.
Il regarda l’homme : les yeux clairs étaient là avec de la peur et ils s’efforçaient de chercher au-delà des mots dans les yeux d’Olivier.
- Non, ça ne semble pas. Je t’ai laissé parler. Mais, c’est que je pense comme tu penses ; je suis de la terre, moi aussi. pas encore aussi vieux que toi, mais je sais m’arranger avec l’alentour. Ça, il n’y a que nous qui pouvons le comprendre. »


Giono nous pose une question éthique : comment peut-on vivre lorsqu'on est ou a été encerclé par la mort ? J'ai parfois pensé à L'écriture ou la vie de Semprun, qui se pose les mêmes questions.

Jean Giono a écrit:
«  Mais, de ce qui nous reste, qu’est-ce qu’on a le droit d’en faire ? Le droit, tu comprends, petit gars, le droit ? De ce qui nous reste de vie… »

Jorge Semprun a écrit:
Avais-je le droit de vivre dans l’oubli ? De vivre grâce à cet oubli, à ses dépens ? Les yeux bleus, le regard innocent de la jeune Allemande me rendaient insupportable cet oubli. Pas seulement le mien ; l’oubli général, massif, historique, de toute cette ancienne mort.

Ce à quoi il répond plus tard : 

Jorge Semprun a écrit:

La vie était encore vivable. Il suffisait d’oublier, de le décider avec détermination, brutalement.

Giono choisit une solution similaire. L'oubli, la tragédie qui se fond dans l'inconscient... on peut toutefois retrouver l'événement fondateur : il suffit de savoir cheminer à travers le symbole du bélier :

Citation :
« Le berger prend l’enfant dans ses bras en corbeille.
Il souffle sur la bouche du petit.
« Le vert de l’herbe », il dit.
Il souffle sur l’oreille droite du petit.
« Les bruits du monde », il dit.
Il souffle sur les yeux du petit.
« Le soleil. »
« Bélier, viens ici. Souffle sur ce petit homme pour qu’il soit, comme toi, un qui mène, un qui va devant, non pas un qui suit. » »


*peinture de Fred Einaudi

1 commentaire:

  1. belle critique. j'avoue à ma grande honte que je n'ai jamais lu Giono !!! mais, lire le commentaire et les extraits et surtout le parallèle avec Semprun vraiment ça donne envie.. une superbe étude vraiment.

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