vendredi 2 mai 2014

Une page d'amour (1878) d'Emile Zola






La Page d’Amour nécessite en réalité des centaines de pages matérielles pour se déployer. L’écriture est fluide et permet des habilités d’observation psychologiques perçantes mais elle n’évitera malheureusement pas de se montrer par ailleurs bavarde et datée. Si l’on considère en revanche la durée de la conscience ressentie par les personnages, le titre d’une Page d’amour se justifie aussitôt par le caractère à la fois foudroyant et éphémère de l’expérience amoureuse illicite vécue par Hélène et le docteur Deberle. Deux personnages aussi vertueux et pudiques oseront-ils se laisser tenter par la faute ? Emile Zola parie sur la perversité de son lecteur pour rythmer son histoire par les abandons progressifs de ses personnages aux tentations.


Chaque partie tente de s’achever dans une description esthétisante de Paris. Si celles-ci ne faillent pas à leurs ambitions et parviennent effectivement à nous présenter des paysages homéostatiques qui fluctuent seulement à cause des états d’âmes intérieurs d’Hélène, la technique se répète trop souvent à l’intérieur des chapitres. Son emploi systématique comble toutes les défaillances du rythme et élude parfois trop rapidement l’analyse psychologique qui est pourtant le seul et unique intérêt de cette Page d’Amour.





Citation :
« Ah ! quelle duperie, cette rigidité, ce scrupule du juste qui l'enfermaient dans les jouissances stériles des dévotes ! Non, non, c'était assez, elle voulait vivre ! Et une raillerie terrible lui venait, contre sa raison. Sa raison ! en vérité, elle lui faisait pitié, cette raison qui, dans une vie déjà longue, ne lui avait pas apporté une somme de joie comparable à la joie qu'elle goûtait depuis une heure. Elle avait nié la chute, elle avait eu l'imbécile vanterie de croire qu'elle marcherait ainsi jusqu'au bout, sans que son pied heurtât seulement une pierre. Eh bien aujourd'hui, elle réclamait la chute, elle l'aurait souhaitée immédiate et profonde. Toute sa révolte aboutissait à ce désir impérieux. Oh ! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout ce qu'elle n'avait pas vécu ! »


La configuration de l'histoire d'amour illicite prend également en compte Jeanne, la fille de Hélène, victime propitiatoire de cette relation : 

Citation :

« Mais elle eut beau l’interroger, donner à ses questions toutes les formes, Jeanne jurait toujours qu’elle n’avait rien. Puis, brusquement, elle cria, elle répéta :

— Tu ne m’aimes plus… tu ne m’aimes plus…

Et elle éclata en gros sanglots, elle noua ses bras convulsifs autour du cou de sa mère, en lui couvrant le visage de baisers avides. Hélène, le cœur meurtri, étouffant d’une tristesse indicible, la garda longtemps sur sa poitrine, en mêlant ses larmes aux siennes et en lui faisant le serment de ne jamais aimer personne autant qu’elle.

À partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s’éveilla pour une parole, pour un regard. Tant qu’elle s’était trouvée en danger, un instinct lui avait fait accepter cet amour qu’elle sentait si tendre autour d’elle et qui la sauvait. Mais, à présent, elle redevenait forte, elle ne voulait plus partager sa mère. Alors, elle se prit d’une rancune pour le docteur, d’une rancune qui grandissait sourdement et tournait à la haine, à mesure qu’elle se portait mieux. Cela couvait dans sa tête obstinée, dans son petit être soupçonneux et muet. Jamais elle ne consentit à s’en expliquer nettement. Elle-même ne savait pas. Elle avait mal là, quand le docteur s’approchait trop près de sa mère ; et elle mettait les deux mains sur sa poitrine. C’était tout, ça la brûlait, tandis qu’une colère furieuse l’étranglait et la pâlissait. Et elle ne pouvait pas empêcher ça ; elle trouvait les gens bien injustes, elle se raidissait davantage, sans répondre, lorsqu’on la grondait d’être si méchante. Hélène, tremblante, n’osant la pousser à se rendre compte de son malaise, détournait les yeux devant ce regard d’une enfant de onze ans, où luisait trop tôt toute la vie de passion d’une femme. »


*peinture de Gustave Courbet, les amants dans la campagne, sentiment du jeune âge, 1844

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