mercredi 7 mai 2014

Souvenirs de la maison des morts (1862) de Fédor Dostoïevski










Dostoïevski a passé cinq ans dans le bagne d’Omsk en Sibérie. On note généralement cet événement comme l’origine d’un tournant marquant de son œuvre. A partir de ce moment-là, Dostoïevski semble avoir atteint une clairvoyance humaine prodigieuse. Pourtant, les Souvenirs de la maison des morts, rédigé aussitôt après cet emprisonnement, ne le confirment presque pas. On ne peut parler ni d’autobiographie, ni même d’autobiographie romancée, à peine de fiction. Tout juste se retrouve-t-on en face d’un document austère qui raconte, dans une froide économie de pages, la vie d’un personnage enfermé pour plusieurs années dans un bagne sibérien.

Dostoïevski s’investit à peine dans la psychologie de son personnage et de ceux qui l’entourent. Son expérience carcérale semble avoir agi sur lui comme toutes ces expériences extrêmes qui détachent l’homme de son individualité immédiate pour le projeter sur le belvédère terrestre, depuis lequel il promène sur l’humanité entière un regard d’une plus grande objectivité. Dostoïevski a eu la tentation de raconter son histoire personnelle mais l’entreprise est surtout celle d’un témoignage politique, historique et social qui ne peut pas s’embarrasser de pathétique. Le moindre souffle tragique est impitoyablement éliminé. Les Souvenirs de la maison des morts se lisent comme Dostoïevski semble les avoir écrits, avec une lassitude croissante témoignant des bouleversements profonds que son expérience a apportés à sa vision de l’existence.

Revenu de loin, croyant peut-être qu’il ne lui serait plus possible de vivre, Dostoïevski a voulu témoigner de sa souffrance et de celle de ses compagnons de bagne avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que du symptôme d’un mal plus large qu’il ne pourrait jamais décrire en se contentant de rapporter les faits et souvenirs de sa période rétentionnaire. La suite de ses œuvres constitue peut-être alors une tentative d’approfondissement de cette nouvelle disposition d’esprit…



Citation :
Cinq cents, mille et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule fois ; mais s’il s’agit de deux ou trois mille verges, on, divise la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes, sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On remarquait en eux une sorte d’abrutissement, de distraction affectée. Ces gens-là n’entamaient aucune conversation et demeuraient presque toujours silencieux : trait singulier, les détenus évitent d’adresser la parole à ceux qui doivent être punis et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations, ni paroles superflues : on ne fait même pas attention à eux, ce qui certainement est préférable pour le condamné.


*peinture de William Blake

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