vendredi 9 mai 2014

Journal d'un curé de campagne (1936) de Georges Bernanos







Le siècle dernier semblait encore propice à l’expression d’une individualité prise au piège d’une solitude nourrie par la différence. Le vécu catholique, en proie à une désagrégation subtile, persistait encore courageusement et trouvait un écho plus direct chez ses lecteurs contemporains que ce ne serait le cas aujourd’hui. Quel ressort dramatique utiliserait-on à présent pour encadrer les illuminations mystiques d’un homme d’abord isolé à cause des autres, avant de choisir cette solitude comme vocation ? Dans la profession de foi de ce curé de campagne, le raccourci entre l’abandon et l’exaltation spirituelle se satisfait d’idées préconçues. Georges Bernanos peut déployer la panoplie des sentiments contrastés de son personnage avec une souplesse presque géniale, si elle n’était contrainte de fait à s’embarrasser de tous les lieux communs cristallisés autour de la vocation ecclésiastique. 


Georges Bernanos s’éloigne tranquillement d’une forme de narration classique en nous soumettant le journal de son curé de campagne et si les événements nous paraissent ainsi plus troubles, assumant une part d’illogisme que les ellipses mystérieuses abandonneront à notre imagination, ils n’échappent cependant pas à l’obligation de la cohérence sur la durée des journées décrites par le curé. Une fois remplies les inévitables contraintes formelles permettant de caractériser le personnage par opposition à ses congénères humains, que ceux-ci soient ecclésiastes ou mortels campagnards, une fois toute la fanfaronnade des particularités individuelles brandies comme composantes uniques d’une personnalité, reste la force d’évocation d’intuitions spirituelles qui nous prouvent que Georges Bernanos n’écrit pas sous la forme d’hypothèses des emportements mystiques impossibles à contrefaire. Mais parce qu’il se croit rare et que ses sentiments lui apparaissent comme une aumône privilégiée, ou peut-être simplement parce qu’il ne sait pas comment parler de l’indéfini sans le rapporter à une expérience particulière, Georges Bernanos entrave son expansion mystique par une complaisance en soi et un mépris des autres qui nous prouve que son curé est effectivement humain –trop humain- tâtonnant sur un chemin d’élévation que Georges Bernanos semble lui-même chercher avidement.





On ne sait parfois si Bernanos ne veut pas seulement nous parler de bourgeoisie en passant par le prisme de la religion...

Citation :
« Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l’avez trahi, votre Christ ! Je ne sors pas de là. Bon Dieu de bon Dieu ! Vous disposez de tout ce qu’il faut pour humilier le riche, le mettre au pas. Le riche a soif d’égards, et plus il est riche, plus il a soif. »


...ou encore : 

Citation :
Leur idée, en somme, n’est pas bête. Naturellement, il s’agit toujours d’exterminer le pauvre –le pauvre est le témoin de Jésus-Christ, l’héritier du peuple juif, quoi !- mais au lieu de le réduire en bétail, ou de le tuer, ils ont imaginé d’en faire un petit rentier ou même –supposé que les choses aillent de mieux en mieux –un petit fonctionnaire. Rien de plus docile que ça, de plus régulier


Les perspectives s'étirent toutefois lorsque Bernanos évoque l'humanité selon la Communion des Saints :

Citation :
Si la prière était réellement ce qu’ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d’un maniaque avec son ombre, ou moins encore –une vaine et superstitieuse requête en vue d’obtenir les biens de ce monde,- serait-il croyable que des milliers d’êtres y trouvassent jusqu’à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs –ils se méfient des consolations sensibles- mais une dure, forte et plénière joie ! […] Etrange rêve, singulier opium, qui loin de replier l’individu sur lui-même, de l’isoler de ses semblables, le fait solidaire de tous, dans l’esprit de l’universelle charité !


Une acuité psychologique teintée de mélancolie : ce sont ces moments-là que j'ai préférés :

Citation :
Hélas ! j’avais cru traverser le monde presque sans le voir, ainsi qu’on marche les yeux baissés parmi la foule brillante, et parfois même je m’imaginais le mépriser. Mais c’était alors de moi que j’avais honte, et non pas de lui. J’étais comme un pauvre homme qui aime sans oser le dire, ni seulement s’avouer qu’il aime.


*peinture de Mark Brusse

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire