vendredi 23 mai 2014

Hasard, nécessité et providence (1915) de Rudolf Steiner






Les premières pages du livre nous mettent en garde : Hasard, nécessité et providence est le titre d’un cycle de conférences données par Rudolf Steiner en 1915. En aucun cas, l’auteur ne s’est investi dans la rédaction de ces reportages –que l’on imagine pourtant complets- car son propos n’était pas de délivrer sa pensée à n’importe qui, mais uniquement à ceux qui se donneraient la peine d’entrer dans son giron. Son enseignement, tel que Rudolf Steiner le préconise lui-même, doit suivre le tracé d’un plan millimétré. Il ne faudrait donc pas prendre connaissance de ses conférences avant d’avoir intégré l’anthroposophie dans ses détails les plus subtils. Certaines nécessités outrepassent heureusement les impératifs extérieurs. Les idées de Rudolf Steiner ont exercé un pouvoir d’attraction qui m’a empêché de différer ma lecture de Hasard, nécessité et providence. Je ne m’en rends peut-être pas compte, mais je n’ai pas l’impression d’avoir mal intégré les données de ce livre malgré mon ignorance des rouages plus généraux de la thèse anthroposophique. Il suffit seulement de savoir que Rudolf Steiner a aussi écrit des ouvrages sur le karma pour se laisser porter par le souffle poétique de ses conceptions du hasard, de la nécessité et de la providence. Nous n’exigerons donc pas de démonstration rigoureuse, si ce n’est celle du plaisir conceptuel. Lorsque le scepticisme a de toute façon raboté jusqu’aux systèmes les plus inflexibles, la connivence intellectuelle et esthétique devient alors la preuve la plus incontestable d’une plus grande proximité avec la vérité –au moins individuelle si elle n’est générale. 


Qu’est-ce que la nécessité, sinon les événements du passés qui se retrouvent dans les choses du présent ? « Si l’on observe chez une personne d’un certain âge comme un rictus au coin des lèvres, on a affaire sans aucun doute à quelque chose d’objectif, d’extérieur. En approfondissant ce trait du visage, il est possible d’en conclure que cette personne a dû vivre des expériences amères durant son enfance. Le subjectif est devenu objectif ». Le temps s’effiloche mais nous rapproche sans cesse des aïeux et de l’origine : « Représentez-vous une chose quelconque nécessaire aujourd’hui ; elle s’est passée il y a longtemps. Cela s’est passé il y a longtemps et maintenant cela reparaît comme dans un miroir ». Ce que nous appelons la nécessité ne décrirait donc que notre ignorance des causes du passé et toute la mélancolie de l’idée se répand dans la vision d’êtres humains détachés qui agissent, éloignés les uns des autres par le temps, dans l’incapacité la plus totale de connaître et de communiquer. Mais il est aussi possible de se montrer optimiste et de voir dans cette union supra-temporelle le signe d’une origine et d’un horizon qui nous dépassent. Se dévoilent alors discrètement les êtres lunaires et solaires qui requièrent cette fois une bonne compréhension de l’anthroposophie de Rudolf Steiner pour se faire comprendre. A défaut, le mystère de leur survenue contribuera encore à installer l’atmosphère ouateuse et terriblement synthétique d’un univers dans lequel le temps voyage à travers les émotions et se matérialise dans les actes. Philosophie performative qui devrait nous engager à une éthique de tous les instants si nous pouvions être présents à nous-mêmes durablement. 


Dans cet univers déterminé, d’abord seulement décrit d’après le point de vue de la nécessité, la nuance apparaît avec le hasard. Dans la multitude des nécessités qui devraient se produire, certaines s’exécutent, d’autres restent à l’état d’hypothèses : « Les nécessités sont là, mais elles ne doivent pas forcément se réaliser. Il nous faut faire une distinction entre nécessité et advenu. Ce sont deux concepts différents ». Les événements de notre vie se plient à des commandements quantiques. Rudolf Steiner véhicule des mots qui ont la force de nous éjecter loin de nos existences pour nous les faire apparaître à l’image de petites bulles mouvantes, flottant dans un univers peuplé mais inaccessible aux terrestres, attendant de se heurter ou non les unes aux autres pour créer du chaos dans le sens le plus noble du terme. Eclairons enfin le dernier terme de la « providence », compris à la manière d’une brèche entre le sensible et le supra-sensible : « […] Toute connaissance doit être considérée comme une grâce qui nous est faite. Celui qui précisément reçoit de telles connaissances du monde spirituel suprasensible sait qu’elles lui viennent comme une grâce pour laquelle il s’est préparé, lorsqu’il peut rencontrer en son être intérieur un certain courant provenant des mondes spirituels ». 


De nécessités en hasards, nos trois corps –physique, éthérique et astral- se construisent réciproquement et participent à l’élaboration d’une individualité unique. Que l’on prenne pour argent comptant les descriptions surnaturelles de la cosmognie de Steiner ou qu’on se contente de les considérer comme de merveilleuses allégories, elles ne répondront toutefois pas au « Pourquoi » et laisseront sur leur faim l’acharné en quête de sens. Jusqu’où nous acharnons-nous à faire évoluer notre karma, et pourquoi ces réjouissances infinies à la fin de chacune de nos vies : « […] Après la mort, nous vivons avec des êtres qui vivent aussi après la mort, si je puis dire « vivent », en un rapport d’une intimité jamais atteinte sur le plan physique ; un rapport aussi intime qu’ici avec nos pensées et nos sentiments ? » Ces conceptions ne répondent pas à l’absurde et n’y prétendent même pas. On pourrait rester sur notre faim si le lien entre notre corps éthérique et l’éther cosmique n’était pas sans cesse souligné pour raviver notre conscience déontologique. Le cri d’amour que nous permet Rudolf Steiner serait celui-ci : je suis utile parce que j’existe ! Que l’on comprenne sensiblement la profonde détresse de Rudolf Steiner, de ses disciples et de ses lecteurs, pour pouvoir affirmer, ainsi qu’il le prononça en 1915 : « Nous nous unissons à l’univers lorsque nous ne considérons plus abstraitement la science de l’esprit mais y trouvons des impulsions se déversant avec chaleur dans nos âmes tout en nous réconciliant avec le monde ». Cela suffit pour l’instant.



Pour un résumé :

Citation :
« Nous avons donc trois modes du vécu intérieur :
« regard conscient en soi-même » : le souvenir,
« regard conscient vers l’extérieur » : la veille,
« regard inconscient en soi-même » : sommeil. »


Des redéfinitions de la nécessité et du hasard dans une subtilité qui doit tout à l'inclusion de la dimension temporelle : 

Citation :
« En nous plaçant avec notre vie propre dans le devenir du monde, nous sommes entourés par la nécessité, c’est-à-dire par la réflexion du passé, et par ce que nous nommons le hasard, la vie présente. »


Une jolie spéculation biologique. Vraie ou pas, certainement métaphorique, en tout cas poétique : 

Citation :
« Vous savez certainement déjà que le cerveau humain a une masse d’environ 1350 grammes en moyenne : c’est un poids considérable pour un cerveau humain, presque un kilo et demi ! Or, il y a sous le cerveau des organes très fragiles qui ne supporteraient pas une compression d’un kilo ; ils en seraient immédiatement écrasés. Nous avons donc en permanence un cerveau susceptible d’écraser les organes très tendres situés au-dessous de lui à sa base. En fait, il ne pèse pas d’un poids de un kilo sur sa base mais de 20 grammes ! Cela provient de ce que le cerveau nage dans le liquide céphalo-rachidien. Et en effet, le cerveau perd tout son poids pour ne peser que 20 grammes, cela ne veut pas dire qu’il n’a plus de masse, mais que celle-ci n’exerce plus qu’une pression de 20 grammes sur la base du cerveau. […]
Or, représentez-vous aussi que le liquide céphalo-rachidien est soumis à un rythme qui le soulève et l’abaisse. Il se soulève et s’abaisse au rythme du mouvement du diaphragme, donc au rythme de la respiration ; le cerveau qui nage dans ce liquide participe ainsi au rythme de la respiration. Le processus de la pensée, pour autant que le cerveau soit l’instrument de la pensée, trouve ainsi son lien physique avec le processus de la respiration. De ce fait, le cerveau est tout à la fois un organe sensoriel extraordinairement subtil de la perception de toutes les forces agissant en permanence dans le terrestre. »


« Les moyens de la science moderne ne permettent pas de distinguer entre la nécessité historique de César et celle de fumer un cigare de plus. »



*peinture de Mickael Parkes

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