vendredi 18 avril 2014

Les Cloches de Bâle (1934) de Louis Aragon







« Et tu vas continuer longtemps comme ça ? » : tel fut le commentaire d’Elsa Triolet lorsque Louis Aragon finit de lui lire « Diane », la première de ce qui devint ensuite les Cloches de Bâle. Loin de couper court à son élan, cette remarque lança Louis Aragon sur la piste de l’écriture plus acharnée. Vrai, il ne voulait pas se contenter de raconter l’histoire d’une bourgeoise inconsistante, tournant en rond dans l’espace étriqué d’une existence désœuvrée lorsque la grande Histoire semble s’éveiller une nouvelle fois. D’ailleurs, la critique est facile et ne suffit pas. En 1934, alors que Louis Aragon est encore partagé entre la défense des causes surréaliste et communiste, il lui apparaît comme fondamental de retracer le parcours d’apprentissage conduisant du paradigme individualiste au paradigme collectif. Alors que la première partie de son roman est un creuset sans fond au sein duquel les titres, les noms, les relations et les lieux s’égrènent dans l’indifférence la plus totale, les événements insignifiants se succédant à un rythme frénétique pour tomber dans l’oubli aussitôt, la deuxième partie amorce un changement d’orientation avec le personnage de « Catherine ». Alors que les détails absurdes de la vie de Diane nous avaient vidés d’une grande partie de notre patience, on découvre avec un regain d’intérêt le personnage plus complexe de Catherine. Plus proche aussi de Louis Aragon lui-même, la vie de désœuvrée mondaine de cette dernière traduit un malaise existentiel qui souligne également l’horizon sans perspectives de la société au début du 20e siècle.


« Elle ne pouvait rien imaginer de sa vie future, rien. Un autre appartement, qui sait ? Jean était effacé, mais alors totalement, de cette perspective. Des conversations avec des hommes plus ou moins intelligents. Des concerts. Le vide. Voyons, dans dix ans, nous serons en juillet 1914… Que se sera-t-il passé ? »


Se présente alors le mouvement anarchiste, auquel Catherine adhère d’abord par antimilitarisme et parce qu’elle refuse que le pouvoir soit laissé aux hommes, mais aussi parce qu’elle cherche avidement à se cramponner à une cause qui puisse la guérir de son désabusement. Et si tous les mouvements politiques ne représentaient rien de plus que l’union d’individus fragilisés par l’inconsistance de leur existence ? Catherine saute d’une cause à une autre et se détourne bientôt du mouvement anarchiste pour participer au mouvement ouvrier, collaborant à une grève des taxis fictive inspirée de celle qui eut véritablement lieu à Paris dans les années 1930. La bourgeoise qui n’a jamais travaillé s’enthousiasme d’abord à l’idée de se rendre quotidiennement au bureau pour taper des rapports et puis, elle finit par s’en lasser, comme elle s’est lassée de tout le reste. Serait-ce donc ça l’engagement politique ? Un horizon bâti sur des fantasmes collectifs que propagent les discours, les affiches et les rassemblements ?


« Les femmes socialistes de Russie… Au-delà des mots, ce fut l’instant le plus émouvant de la journée pour Catherine. Les femmes socialistes de la Russie… Ces mots étaient pour elle un alcool véritable. Ce n’était pas un rêve, il y avait là une femme qui parlait en leur nom. Toutes les images russes feuilletées chez elle, contredites. Les paysannes inclinées devant le barine. Les femmes agenouillées devant les icônes. Les femmes socialistes de la Russie… »


Ce serait l’aveu de la faiblesse humaine et de la vacuité de tout mouvement politique, l’impossibilité de rendre la moindre cause durable. C’est peut-être aussi une tentation contre laquelle Louis Aragon réagit brutalement en nous proposant un épilogue qui met Clara Zetkins à l’honneur, prototype de la femme future, mieux que cela : prototype de l’être humain à venir, transcendé par l’accomplissement des valeurs communistes prises dans leur sens le plus individualiste. Le mouvement opéré par Louis Aragon ne va pas d’une réflexion du collectif vers l’individu mais de l’individu vers le collectif. Ce mouvement achevé, Louis Aragon décide qu’il peut enfin s’arrêter d’écrire, à la plus grande satisfaction d’Elsa Triolet et de la nôtre. Louis Aragon est un idéaliste et parce qu’il ne voulait pas croire que tous les événements sont destinés à l’oubli et à la répétition, son roman, trop ancré dans l’actualité d’une certaine époque, se perd en digressions vaines et dans un militantisme qui ne réussit pas à véhiculer ses espérances –sans doute aussi parce que la suite de l’Histoire nous a démontré que ses convictions étaient surtout des illusions.





Explication de Louis Aragon dans sa préface de 1964 :


Citation :
« Il s’agissait de passer de la simple description d’un monde limité (celui des romans de la fin du XIXe siècle) à une vue, au-delà de ce monde, sur toute la société française, et ses prolongements internationaux. C’est-à-dire que l’anecdote de Diane devienne un épisode de l’aventure humaine au début du XXe siècle, prise dans son ensemble. »


Après Diane comme figure de la bourgeoise satisfaite se profile Catherine, figure de la bourgeoise en quête d'un au-delà qu'elle trouvera dans l'engagement politique :

Citation :
« Il est certain que Catherine éprouvait comme une tare, comme une sorte de péché, cette impossibilité à se déclasser véritablement, qui l’attachait à l’univers borné de la rue Blaise-Desgoffe. »


Aragon achèvera son rêve idéologique avec la figure de Clara Zetkins :

Citation :
« Elle parle comme une femme dont l’esprit s’est formé dans les conditions de l’oppression, au milieu de sa classe opprimée. Elle n’est pas une exception. […] Elle est simplement à un haut degré d’achèvement le nouveau type de femme qui n’a plus rien à voir avec cette poupée, dont l’asservissement, la prostitution et l’oisiveté ont fait la base des chansons et des poèmes à travers toutes les sociétés humaines, jusqu’aujourd’hui.
Elle est la femme de demain, ou mieux, osons le dire : elle est la femme d’aujourd’hui. L’égale. Celle vers qui tend tout ce livre, celle en qui le problème social de la femme est résolu et dépassé. Celle avec qui tout simplement ce problème ne se pose plus. Le problème social de la femme avec elle ne se pose plus différemment de celui de l’homme. »


*peinture de Jieun Park

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