lundi 28 avril 2014

Le livre des Leurres (1936) d'Emil Cioran






Mi-Fa-Mi-Fa. « Miseria-Famina, Miseria-Famina » -telle est la rengaine terrestre qui émane des travaux harmoniques des Harmonices Mundi de Johannes Kepler. Reprise par Emil Cioran, la lamentation musicale est poussée de la mortification jusqu’à l’extase, poursuivant les intuitions cosmiques de ses prédécesseurs et imaginant modestement l’origine sonore de notre univers, comme jailli d’un puissant martèlement asséné sur le voile d’un tambour.


Saura-t-on si la musique est le leurre par excellence ? oui si, au contraire, tout ce qui n’est pas musical s’organise en un immense leurre nous empêchant de communier avec les sommets de la mélodie et du rythme ? Emil Cioran ne cherche à convaincre personne des émotions qui le submergent lors de ces transports musicaux. Alignant ses phrases littéraires sur le modèle des phrases musicales les plus célestes, il transportera jusqu’à l’extase ceux qui sont déjà prêts pour la grande ascension des sphères –ceux qui comprendront qu’« il n’y a pas un tableau au monde devant lequel tu peux sentir que le monde aurait pu commencer avec toi ; mais il existe des finales de symphonies qui t’ont souvent poussé à te demander si tu n’étais pas le commencement et la fin ».

Le déchirement et l’immense colère d’Emil Cioran relèvent du vertige des échelles. Transporté jusqu’aux sommets de l’univers via ce transport contre-naturel de la musique terrestre, le microscopique et le macroscopique communient sans obstacle et vrillent le voyageur imprudent. Trop petit ou trop grand ? grisé quelques minutes par des visions éternelles qui ne lui laissent plus que le souvenir d’un immense hurlement lorsque la Terre se souvient de lui à nouveau.


« N’as-tu jamais été une mélodie issue d’ailleurs et se dirigeant vers la terre ? Ou ne sais-tu pas ce que sont la chute, le regret et la perte ? »


La musique n’est qu’un prétexte, rien de plus qu’un symbole, et même si Emil Cioran s’émeut de Mozart ou de Bach, il ne parle de ceux-ci qu’à titre exceptionnel, prodiges de musique terrestre capables de rivaliser avec la musique céleste. Le Livre des Leurres ne se revendique pas comme une glorification globale de l’événement musical mais propose aux univers locaux de nos âmes le dénominateur commun qui nous retrouvera tous, flottants et frémissants dans l’univers global de l’éternité.


« Nous sommes sur la voie de la divinité chaque fois qu’en nous la dialectique n’a plus cours, et que les antinomies s’arrondissent dans la voûte de notre être, imitant la courbe de l’azur céleste. »


La chute est violente: « Miseria-Famina, Miseria-Famina » chantait Johannes Kepler. Mais cette chute est aussi une modalité en mode mineur de la musique céleste. Que la pitié ou la sainteté viennent à notre recours !



On se demande parfois si Emil Cioran n’essaie pas de nous connecter à la globalité –si je repense à ma lecture récente de C. G. Jung, je pense évidemment à l’inconscient collectif et à l’aptitude aux synchronicités :

Citation :
« Quand on vit de manière extrêmement intense, les contenus de l’être débordent les limites de l’existence individuelle ; on a alors l’impression que palpitent en nous des forces inconnues, obscures et lointaines, et que se consomme un destin dont on n’est plus responsable. »


Digne successeur nietzschéen :
Citation :
« La profondeur d’une pensée est fonction du risque que l’on y court. Ou nous mourons en héros de la pensée, ou nous renonçons à penser. Si penser n’est pas un sacrifice, à quoi bon penser encore ? »


Et porte-parole du mysticisme tel que le concevait aussi Wittgenstein :
Citation :
« Lorsque le mot n’atteint plus la chose et que les choses ne répondent plus aux mots, la musique de la nature est une passerelle qui relie encore l’âme à tout. »


Tout le monde peut-il ressentir ceci ?
Citation :
« J’aurais voulu que la vie circulât en moi avec une plénitude insoutenable, qu’elle y dessine ses mouvements anonymes avant l’individuation, désir exclusif de la vie d’être partout, et d’être parallèle à la mort. Cette vie aurait palpité si fort en moi que son essor aurait été irradiation, explosion de rayons lumineux, démence de vibrations. »


Si oui, c’est superbement décrit. Si non, ça doit être contagieux.
Pour terminer, un déluge de pensées sonores :


« Une longue douleur ne peut rendre qu’imbécile ou saint. »

« L’ondulation est la géométrie pure du paradis, alors que la spirale est la géométrie plane des mondes qui s’interposent entre la terre et le paradis. »



« Qui n’a jamais souhaité détruire la musique ne l’a jamais aimée… »



« Que chacun vive sa vie comme s’il était dieu, que chacun s’abandonne au mythe de sa propre divinité. »



« Il n’y a pas de destin sans le sentiment intime d’une condamnation et d’une malédiction. »

« La seule chose que je puisse aimer est la vie que je déteste. »



« Que suis-je, sinon une chance dans l’infini des probabilités de ne pas avoir été ? »



« Les pensées sont profondes en elles-mêmes ; non de la profondeur des choses et du monde ! »



« N’avez-vous jamais remarqué que tous les philosophes finissent bien ? Cette chose doit nous donner à penser. »

« Chaque échec doit être utilisé pour vérifier sa force et son mépris. »



« Chaque fois que les limites du cœur dépassent celles du monde, nous entrons dans la mort par un excès de vie. »



« J'ai commencé le combat ainsi : ou moi, ou l'existence. Et nous en sommes sortis tous deux vaincus et diminués. »





Peinture:
 

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