mercredi 2 avril 2014

L’Art de la Mémoire (1966) de Frances A. Yates








Les figures occultes et ésotériques du Moyen Age trouveront-elles enfin un début d’explication ? Avec son Art de la Mémoire, Frances A. Yates avance une hypothèse expliquant sinon en totalité, du moins en partie, de nombreuses gravures hermétiques du Moyen Age. Leurs origines remontent à l’Antiquité, à une époque qui utilisait peu l’écriture et qui devait essentiellement se fier à sa mémoire pour se souvenir des faits nécessaires à remémorer. Une des techniques les plus utilisées consistait alors à imaginer des scènes englobant la totalité des informations à transmettre sous une forme imagée et frappante. Cet ancêtre de nos métaphores s’inscrivait dans des lieux terrestres :


« Quel est cet homme qui se déplace lentement dans un bâtiment solitaire et s’arrête de temps à autre, le visage attentif ? C’est un étudiant en rhétorique qui forge un ensemble de loci de mémoire. »


Au début du Moyen Age, la technique est reprise et modelée sous l’influence des Pères du christianisme qui essaient de transposer les images de lieux terrestres en lieux religieux afin de trouver Dieu dans la mémoire. Doucement, les fondements rhétoriques des systèmes mnémoniques glissent vers l’éthique. Les « ficta loca », lieux imaginaires qui décrivent les sphères célestes, expliquent en partie la construction plus tardive de la Divine Comédie de Dante. Plus tard, au cours de la Renaissance, se développent à la fois un art de la mémoire occulte, influencé par le néoplatonisme et l’hermétisme, et un art de la mémoire dialogique qui trouve toute son ampleur dans la société élisabéthaine. Cet affrontement de forces apparemment contradictoires se matérialise dans une discorde opposant Giordano Bruno et Pierre Ramus. Le premier des deux hommes a déjà fait l’objet de nombreux ouvrages de Frances A. Yates et nous ne serons donc pas surpris de lire qu’elle se consacre essentiellement à expliquer l’évolution de l’art mnémonique à partir des contributions de Giordano Bruno. Celui-ci, dans la frénésie de ses recherches mnémoniques mêlant roues combinatoires et images occultes, aurait annoncé la génération suivante des hommes rationnels que sont Descartes, Leibniz ou Bacon. Frances A. Yates avance une hypothèse audacieuse : et si tous ces systèmes compliqués, reflets de leur époque, visaient seulement à dévoiler une méthode rigoureuse à partir de laquelle les sciences mathématiques pourraient s’établir ?


« Le ramisme, le lullisme, l’art de la mémoire, sont des constructions confuses, élaborées à partir de toutes les méthodes mnémoniques ; elles encombrent la fin du 16e siècle et le début du 17e siècle. C’est qu’elles sont des symptômes qui révèlent la recherche de la méthode. Si on les replace dans ce contexte, celui de la recherche, d’un besoin grandissant de la méthode, les systèmes de Bruno prennent toute leur signification : ils manifestent moins de la folie qu’une volonté inébranlable de trouver une méthode. »


Pour comprendre cette présentation de l’évolution des systèmes mnémoniques, il faudra accepter d’emblée certains axiomes définissant les différentes périodes traversées. On distinguera nettement une Antiquité vouée au règne de la Rhétorique, un Moyen Age modelé par les Pères du christianisme puis par l’hermétisme, avant de parvenir à une Renaissance plus rationnelle et humaniste. Frances A. Yates ne nous explique pas pourquoi l’art mnémonique s’est manifesté sous les formes qu’on lui connaît aux périodes parcourues, mais comment il s’est adapté à ces différents paradigmes, conditionnant en même temps celui qui suivra. L’art de la Mémoire est dense et il faudra beaucoup de concentration pour suivre les explications de Frances A. Yates, à moins de partager ses références –en vrac : Raymond Lulle, Johannes  Romberch, Pierre de Ravenne, Bernardus de Lavinheta, Marsile Ficin, Francesco Patrizi, Torquato Tasso, Jean Hannequin, Natalis Comes, Johann Henrich Hainzell, Elias Ashmole, Cecco d’Ascoli, Polidoro Virgilio, Pic de la Mirandole, Pietro Passi ou Cosmas Rossellius. Même si certains développements nous perdent, Frances A. Yates parvient toujours à dégager les structures principales de son raisonnement. Il se produit alors des illuminations ponctuelles. Comme l’écrit l’auteure :


« L’histoire de l’organisation de la mémoire touche des points vitaux de l’histoire de la religion et de la morale, de la philosophie et de la psychologie, de l’art et de la littérature, de la méthode scientifique. »


L’hypothèse des systèmes mnémoniques ne fut sans doute pas la seule à agir en faveur de ces domaines mais elle fournit déjà des pistes convaincantes et soulève de nouvelles questions, que Frances A. Yates laisse à la curiosité de ses lecteurs.




A propos de Prudence de Titien


Citation :
« Nous voyons, au degré de la Caverne, le célèbre symbole du temps, les trois têtes d’un loup, d’un lion et d’un chien, qui signifient le passé, le présent et le futur. Ce symbole pourrait êter utilisé comme symbole de la Prudence et de ses trois parties : memoria, intelligentia, providentia ; hypothèse confirmée par le célèbre tableau de Titien intitulé Prudence. »



La roue de Lulle

Citation :
« Les figures des ouvrages alchimiques pseudo-lullistes ressemblent quelque peu aux figures lullistes originales. Par exemple, dans un diagramme tiré d’un traité d’alchimie pseudo-lulliste paru au 15e siècle et reproduit dans le livre de Sherood Taylor, nous voyons, à la racine d’un arbre-diagramme de type lulliste, quelque chose qui ressemble aux roues combinatoires avec lettres inscrites ; au sommet de l’arbre, on trouve des roues sur lesquelles sont inscrites les douze signes et les sept planètes. Un alchimiste aurait très bien pu inventer cette figure à partir de ce qui est dit sur les correspondances élémentaires et célestes, dans le texte qui accompagne l’ « Arbre des éléments » et l’ « Arbre du ciel » dans l’Arbor scientiae de Lulle. »


Se compliquer la vie pour mieux se la faciliter...
Citation :
« Tullius voudrait pourtant que nous traduisions les propria en metaphorica afin de nous en souvenir ; il dit, par exemple, que, pour nous rappeler une affaire où un homme est accusé d’en avoir empoisonné un autre pour un héritage et où il existe de nombreux témoins à la culpabilité du prévenu, nous devons placer dans la mémoire l’image d’un malade dans son lit, celle de l’accusé debout à côté du lit, tenant à la main une coupe et un document, et celle d’un médecin tenant les testicules d’un bélier (Albert le Grand a traduit medicus –l’annulaire- par médecin et il a donc introduit une troisième personne dans la scène). Mais n’aurait-il pas été plus facile de se rappeler de tout cela grâce aux faits eux-mêmes (propria), plutôt qu’en recourant à ces métaphores (metaphorica) ? »


Pour un avènement des méthodes rationnelles...
Citation :
« Leibniz croyait que le progrès des sciences mènerait à une connaissance plus large de Dieu, son Créateur, et donc à une extension plus large de la charité, source de toutes les vertus. Le mysticisme et la philanthropie sont liés à l’encyclopédie et au calcul universel. Quand nous envisageons cet aspect de Leibniz, sous sommes à nouveau frappés par le parallèle avec Bruno. Les Sceaux de Mémoire cachaient la religion de l’Amour, de l’Art, de la Magie et de la Mathesis. Une religion de l’amour et de la philanthropie universelle devait se manifester ou se réaliser grâce au calcul universel. »

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