dimanche 6 avril 2014

De la Docte Ignorance (1440) de Nicolas de Cues



En soulevant les textes anciens, on découvre que les modernes n’ont rien inventé. Cela pourrait être décevant, mais c’est aussi fascinant car les idées se répètent sans jamais se ressembler complètement. Ainsi, Nicolas de Cues, pétri d’influences antiques maturées, parvint à extraire d’influences extérieures une intuition intime qu’il exprima selon le paradigme de son milieu et de son époque. Foi et mathématiques s’unissent afin de corroborer et de préciser des idées que Platon n’aurait pas reniées. Pourtant, pour comprendre Nicolas de Cues, il n’est pas nécessaire de traîner derrière soi un lourd bagage philosophique. Partage-t-on ses intuitions ? Ses démonstrations seront limpides. Nicolas de Cues déploie seulement quelques concepts axiomatiques qu’il déclinera ensuite sur différents modes pour en explorer les modalités plus subtiles. 


D’un point de vue absolu, le Maximum et le Minimum sont équivalent : « Il est manifeste que de l’infini au fini, il n’y a pas de proportion. Pour cette raison, il est aussi très clair que là où l’on trouve un plus et un moins, on ne parvient pas au Maximum pur et simple parce que les choses qui admettent un plus et un moins sont des grandeurs finies ». On retrouve ce concept dans les valeurs absolues des mathématiques et moralement, une telle disposition d’esprit permet de pressentir le relativisme et les discussions morales d’un certain Nietzsche placé par-delà le bien et le mal. Nous comprendrons aussi le concept de l’Unité trine qui relie Unité, Egalité et Connexion. Le Maximum (qui est aussi le Minimum) éternel et absolu peut être tour à tour l’une de ces trois modalités : la physique quantique ne balbutie-t-elle pas derrière cette unité trine polymorphe ? « Ainsi nous avons prouvé que l’Unité est éternelle, que l’Egalité est éternelle et que, de même, la Connexion est éternelle. Mais il ne peut y avoir plusieurs éternels. Si, en effet, il y avait plusieurs éternels, alors, puisque l’Unité précède toute pluralité, elle précèderait par nature l’éternité, ce qui est impossible. […] Donc, Unité, Egalité et Connexion sont un. » En d’autres termes, ces trois principes portent des noms que l’on rencontre plus habituellement dans la terminologie chrétienne : « […] L’Unité est appelée Père, l’Egalité Fils, et la Connexion Amour ou Esprit-Saint. Ces noms ont été donnés seulement eu égard aux créatures […] ». Et Nicolas de Cues aborde cet autre point décisif qu’est celui de la sémantique, considéré ici d’un point de vue essentiellement symbolique.


Notre monde, qui est une contraction du Maximum, ne peut se faire une idée de l’éternel qu’en employant différents moyens qui sont à sa disposition, dont le langage. Cet ensemble de signes arbitraire n’est qu’une convention et ne permet pas d’exprimer ce que Wittgenstein appellera le « mystique » : « Pareillement, les peines des damés sont au-delà de toutes les peines imaginables et descriptibles. C’est pourquoi, dans tous ces signes d’harmonies musicales de joie, d’allégresse et de gloire que les Pères nous ont transmis, se trouvent des signes connus de nous comme des indices pour penser à la vie éternelle, signes sensibles très approximatifs, infiniment distants des réalités intellectuelles qu’aucune imagination ne peut percevoir ».


Nicolas de Cues énonce cela clairement en utilisant les signes mathématiques. Son verbe est aussi concis et précis que ses démonstrations. Il nous fera comprendre que, la ligne finie étant une manière contractée d’être de la ligne infinie, de même le triangle est une ligne infinie, et de même le cercle est une ligne infinie. De là, nous pouvons supposer les différents modes d’être : la ligne infinie, la figure géométrique, la possibilité de la figure géométrique. Nous pouvons également affirmer que tout est tout. 


Jusque-là, la docte ignorance de Nicolas de Cues nous semble mensongère. De l’ignorance, il ne semble point y en avoir. En réalité, il faut atteindre sa grande compréhension –qui est grande mais pas maximale- pour comprendre qu’il est impossible d’en savoir davantage. On acceptera alors, en se montrant humble, de ne pas pouvoir en savoir plus que notre mode d’être ne peut le supporter. Dans l’ordre des choses, il faut admettre que nous devons nous contenter de ce que nous pouvons comprendre. C’est là la Docte Ignorance


Influence de Saint-Augustin :

Saint-Augustin a écrit:
« Il y a en nous, pour ainsi dire, une docte ignorance, mais docte dans l’esprit de Dieu, qui aide notre faiblesse ».


Ou l'on semble déjà prévoir ce qu'un Wittgenstein écrira plus tard...

Citation :
« La vérité maximale est le Maximum absolu. Donc, ce qui est vrai au maximum est que le Maximum absolu lui-même soit ou ne soit pas, ou qu’il soit et ne soit pas, ou que ni il soit ni il ne soit pas : on ne peut ni dire ni penser davantage. »

Citation :
« Car, si ce qui est révélé là devait être exprimé alors c’est l’inexprimable qui s’exprimerait, c’est l’inaudible qu’on entendrait, comme c’est l’invisible qu’on verrait. »


...et aussi Spinoza :

Citation :
« Comment, en effet, pourrait-il y avoir une quelconque imperfection là où l’imperfection est infinie perfection, où la possibilité est acte infini, et ainsi de suite ? »


...peut-être même C. G. Jung ? L’analogie d’attribution extrinsèque excluant toute participation à l’Être, celui-ci ne peut être atteint que de manière symbolique, conjecturale, par la docte ignorance. La connaissance ne peut atteindre les quiddités des choses, mais uniquement les relations numériques 

Citation :
« Par conséquent, l’être de la créature qui vient de l’Être du maximum n’est pas intelligible, parce que l’Être d’où il vient n’est pas intelligible, comme la présence de l’accident n’est pas intelligible, si la substance dans laquelle il est présent n’est pas intelligible. »


L'intérêt religieux n'est jamais loin. Les mots font passer d'une religion à une autre.

Citation :
« […] L’Unité est appelée Père, l’Egalité Fils, et la Connexion Amour ou Esprit-Saint. Ces noms ont été donnés seulement eu égard aux créatures […]. »


Comment la ligne infinie est un triangle :

Citation :
« De la même manière, tu pourras voir que le triangle est une ligne. […] Parce que l’angle BAC est beaucoup plus petit que deux droits, les lignes BA et AC jointes ensemble sont beaucoup plus longues que la ligne BC. Donc, plus cet angle sera grand, comme BDC par exemple, moins le seront les lignes BD et DC et la ligne BC, et plus petite sera sa superficie. C’est pourquoi si, par hypothèse, un angle valait deux droits, tout le triangle se réduirait à une ligne simple. »


*peintures d'Oscar Bluemner

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