lundi 21 avril 2014

A la lumière d’hiver, Leçons, Chants d’en bas (1966-1976) de Philippe Jaccottet







« Qui sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ? »


Le fer, l’hiver et la mort. Philippe Jaccottet a composé ces différents recueils de poèmes entre 1966 et 1976 comme différents points d’un parcours de deuil douloureux, achevé plus certainement dans l’échec que dans la sérénité. Pourtant, Philippe Jaccottet s’accroche longtemps à l’espoir d’une renaissance qui passerait d’abord par celle du défunt. Il se demande ainsi :


« Si c’était le « voile du Temps » qui se déchire,
La « cage du corps » qui se brise,
Si c’était l’ « autre naissance » ? »



Mais Philippe Jaccottet est un poète sans foi et ses illuminations ne le réchauffent pas longtemps. Les mots ne sont pas destitués de leur rôle bienfaisant lorsqu’ils contribuent à adoucir les traits de la réalité, mais ils ne valent rien de plus sitôt que l’innocence est abolie.


« Moi, je n’ai vu que cire qui perdait sa flamme,
Et pas la place entre ces lèvres sèches
Pour l’envol d’aucun oiseau. »



Philippe Jaccottet essaie d’appeler au secours les mythes historiques anciens et implore jusqu’aux momies égyptiennes pour croire à la continuité d’une existence que la mort n’achèverait pas brutalement, sans poésie, comme il le craint. Malgré des inspirations d’origine nietzschéennes et la volonté de surmonter son désespoir, le poète ne parvient pas à sortir de lui-même et de la douleur diffuse qui s’étend de ses fibres à son écriture.


« Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
Plutôt que son inconsistance,
N’est-ce pas la réalité de notre vie
Qu’on nous apprend ?

Instruits au fouet. »



Ce recueil contient la dépression d’un poète non seulement dégoûté de la vie mais aussi des gestes et des mots qu’elle implique. Il faudrait avoir connu ses actes de composition antérieurs pour les mettre en parallèle avec ces travaux de deuil peu ragoûtants –non pas parce qu’ils parviennent à transmettre leur douleur du poète au lecteur, mais parce qu’ils n’y parviennent justement pas, parce qu’ils confirment à quel point la mort est un événement insignifiant dont le survivant se fait un calvaire précoce et jalousement gardé. Heureusement, surgissent parfois des images et des engouements brutaux qui percent ce sac plein de lamentations pour nous tirer vers des perspectives cosmiques.




L'influence mythique implorée dans la douleur -ou comment l'objectivité peut venir en aide à la subjectivité : 

L’enfant, dans ses jouets, choisit, qu’on la dépose
Auprès du mort, une barque de terre :
Le Nil va-t-il couler jusqu’à ce cœur ?

Longuement autrefois j’ai regardé ces barques des tombeaux
Pareilles à la corne de la lune.
Aujourd’hui, je ne crois plus que l’âme en ait l’usage,
Ni d’aucun baume, ni d’aucune carte des Enfers.

Mais si l’invention tendre d’un enfant
Sortait de notre monde,
Rejoignait celui que rien ne rejoint ?

Ou est-ce nous qu’elle console, sur ce bord ?



Entre la force et l'abdication, Philippe Jaccottet chancelle sans cesse. Parfois éblouissant, il nous oblige à l'humilité : 

Vient un moment où l’aîné se couche
Presque sans force. On voit
De jour en jour
Son pas moins assuré.

Il ne s’agit plus de passer
Comme l’eau entre les herbes : cela ne se tourne pas.

Lorsque le maître lui-même
Si vite est emmené si loin,
Je cherche ce qui peut le suivre :

Ni la lanterne des fruits,
Ni l’oiseau aventureux,
Ni la plus pure des images ;

Plutôt le linge et l’eau changés,
La main qui veille,
Plutôt le cœur endurant.



photo de Deanna Dikeman

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