mardi 25 mars 2014

Syllogismes de l'amertume (1952) d'Emil Cioran




Syllogisme : « Raisonnement composé de trois propositions : la majeure, la mineure et la conclusion » (source Wiktionnaire). Mettons-nous d’emblée au point sur la définition un peu barbare du titre avant de nous aventurer plus loin en terrains cioranesques. Pour peu que l’on connaisse déjà l’homme, on devrait pourtant savoir qu’il ne sert à rien de vouloir manier avec exactitude des mots qui n’ont été construits qu’afin de détruire l’édifice bancal des certitudes innées des bienheureux, mais parce que l’on connaît un peu l’homme, on sait aussi qu’il existe un plaisir paradoxal mais encore plus puissant que la joie qui n’est pas reconnue à sa juste valeur : celui de se rouler dans la boue de son désespoir et de ses doutes. Parce qu’Emil Cioran est l’incarnation de la contradiction même, on se sentira souvent insulté par ses considérations, avant de se détendre et de commencer à sourire en nous rendant compte que ce qui est écrit dans les Syllogismes de l’amertume ne vise pas à critiquer une certaine espèce d’hommes dont Emil Cioran s’exclurait, mais s’attache à définir l’espèce humaine de manière objective. Ainsi apparaissent ses contradictions, son ridicule et sa vanité. Prendre autant de recul d’une manière aussi brutale n’a rien de valorisant pour l’image de notre pauvre espèce, mais Emil Cioran permet par la même occasion de révéler tout le potentiel comique qui se déchaîne en nous depuis notre naissance. Plus besoin de s’acharner à apprendre par cœur des centaines de blagues pour briller d’humour en société : il nous suffit d’exister pour être comique –contre notre gré, certes, mais les dons (ou les malédictions) ne se discutent pas.


Tout au long de la ballade amère à travers les syllogismes que nous propose Emil Cioran, nous aurons l’occasion de prendre conscience des ravages et des offrandes de la culture. On ne sait jamais trop si l’on doit rire ou si l’on doit pleurer. On finit par ne plus vraiment distinguer nos malheurs de nos bonheurs. Si nous prétendons vouloir éliminer les premiers avec tant d’acharnement, pourquoi nous sentons-nous vides lorsqu’ils n’existent plus ? pourquoi nous mettons-nous alors à les chercher de nouveau avec avidité ? et qu’est-ce qu’un bonheur, sinon cette satisfaction d’avoir atteint un état de grâce au sein duquel la souffrance se mélange à quantité égale avec l’extase ? Et puis surtout, qu’est-ce que je suis en train de raconter ? Est-ce tout cela existe vraiment, ou cela n’existe-t-il que parce que j’en parle ?


Si l’on suit ces intuitions, la fin de la littérature, de la spéculation intellectuelle et de la culture sonnerait le glas des désespoirs humains. Emil Cioran n’est pas loin du Sigmund Freud du Malaise dans la culture lorsqu’en quelques phrases cinglantes, il crache dans une soupe en tous points semblables à celle qui constitue ses Syllogismes de l’amertume. Aussi absurde qu’un Beckett prenant la plume pour se battre contre l’inutilité du moindre geste, Emil Cioran se place dans la Cour des névrosés, des insatisfaits, des éternels perdants et dresse ainsi le portrait de cette population intellectuelle rongée par la grisaille qui se venge en tentant d’inoculer son mal aux rares esprits préservés. Littérateurs à tout va, remballez vos phrases pompeuses ! Fin de l’hypocrisie !


« Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s’acharne aux perplexités, qui s’en procure par tous les moyens. Ensuite, la naïve postérité s’apitoie sur lui. »


Pour faire cesser ce jeu de dupes, Emil Cioran aime se draper de la blouse blanche du naturaliste et du physiologiste, ramenant l’être humain à sa nature première : bloc de chair, d’os, de sang et de fluides. La philosophie doit se lier au corps et à ses tempéraments, ce que Nietzsche avait déjà fait remarquer lorsqu’il liait métaphysique et météorologie. D’humiliation en humiliation, peut-être rendra-t-on l’homme plus humble ?


Paul Klee, Mine grave



L’amour ne résistera pas lui non plus à cette description pragmatique même si, il faut bien le reconnaître : « on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet ». Et à la liste de ces maux, on pourrait ajouter le nom d’Emil Cioran. Etrangement, seule la musique échappe à la volonté destructrice de l’écrivain, parvenant même à trouver grâce à ses yeux (« A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ? »). A nous de deviner quelle relation unit l’homme de lettres aux notes musicales. Un tel engouement après la révélation d’un monde absurde semble constituer la contradiction ultime, ultime vérification de l’incohérence fondamentale de l’homme. Peut-être parce que la musique ressemble à une voix qui n’aurait pas la prétention de vouloir signifier quelque chose, Emil Cioran perçoit-il à travers elle la forme de communication suprême ? Pourquoi pas… mais la musique souffre à mon goût d’un grand défaut : le peu de matière qu’elle offre à l’humour pour lui permettre de se déployer avec autant d’ironie et de fluidité que dans le langage. La musique pourrait-elle traduire en sons une considération aussi provocatrice, cynique et déplacée que celle-ci ? :


« Par la barbarie, Hitler a essayé de sauver toute une civilisation. Son entreprise fut un échec ; -elle n’en est pas moins la dernière initiative de l’Occident.
Sans doute, ce continent aurait mérité mieux. A qui la faute s’il n’a pas su produire un monstre d’une autre qualité ? »



La magie que procure la lecture d’Emil Cioran est la suivante : il éveille en son lecteur tout son potentiel de contradiction et, lui faisant comprendre du mieux que possible tout le ridicule qui lui échoit quant à sa position de littérateur, hypocrite pleurnichard, gros corps spongieux qui tente de dissimuler la misère de ses chairs derrière la vacuité infinie de son esprit, -il réussit seulement à exacerber chez lui le goût de la parole oiseuse et des spéculations intellectuelles. Emil Cioran, en utilisant le Verbe pour nous inciter à nous en détacher, ravive en nous le goût des lettres et des métaphores démoniaques. Il est fautif ! Car après avoir lu ses Syllogismes de l’amertume, comment pourrait-on vouloir se séparer du Verbe alors qu’il vient de nous procurer de si réjouissantes tortures ?


« Lors même que nous croyons avoir délogé Dieu de notre âme, il y traîne encore : nous sentons bien qu’il s’y ennuie, mais nous n’avons plus assez de foi pour le divertir… »



Heureusement, Emil Cioran est là qui veille au grain, et qui nous permet de désennuyer ce petit Dieu tapi en nous en ravivant notre éternel désir d’auto-flagellation. On peut très bien vivre dans la contradiction, et on peut même y prendre goût !

« Que fait le sage ? Il se résigne à voir, à manger, etc., il accepte malgré lui cette « plaie à neuf ouvertures » qu’est le corps selon la Bhagavad-Gîta. –La sagesse ? Subir dignement l’humiliation que nous infligent nos trous. »

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