mardi 25 mars 2014

L'écriture ou la vie (1994) de Jorge Semprun




Jorge Semprun pose un dilemme auquel nous n’avons pas souvent l’habitude d’être confronté. Depuis quand faut-il choisir entre l’écriture et la vie ? D’un point de vue personnel, la question se pose depuis que Jorge Semprun a vécu l’expérience de la déportation à Buchenwald mais aussi, et surtout, depuis qu’il en est sorti. Vivant ? Il paraît… D’un point de vue biologique, c’est une certitude. Et pourtant, Jorge Semprun rabat leurs certitudes à toutes les victimes des apparences. S’il a l’air aussi étrangement vivant, c’est parce qu’il a traversé la mort : il l’a parcourue de bout en bout.


« Une idée m’est venue, soudain –si l’on peut appeler idée cette bouffée de chaleur, tonique, cet afflux de sang, cet orgueil d’un savoir du corps, pertinent-, la sensation, en tout cas, soudaine, très forte, de ne pas avoir échappé à la mort, mais de l’avoir traversée. D’avoir été, plutôt, traversé par elle. De l’avoir vécue, en quelque sorte. D’en être revenu comme on revient d’un voyage qui vous a transformé : transfiguré, peut-être. »


Mieux aurait-il valu mourir ? D’une certaine façon, oui, cela aurait été plus simple. En sortant de Buchenwald, en retrouvant sa vie, ses relations et ses habitudes d’avant le camp, Jorge Semprun découvre qu’il fait l’objet d’une méprise énorme. Tout le monde le prend pour un rescapé qui aurait échappé à la mort –en réalité, il connaît la mort mieux que celui qui ne serait plus là pour en témoigner. Et lorsqu’on lui demande de raconter son expérience des camps, Jorge Semprun se heurte à l’indicible. L’aspect frivole du langage apparaît et révèle ce qui semble être ces seuls objectifs : se constituer comme source principale de divertissement, au mieux comme média formalisé servant davantage de moyen (se lier avec d’autres individus dans un certain type de rapport) que de fin (transmettre des informations en adéquation ou non avec des idées reçues). Jorge Semprun ne peut donc pas raconter Buchenwald ni ses morts. Non seulement ses interlocuteurs ne le comprennent pas –ou le comprennent mal- mais lui-même perçoit le ridicule d’une telle volonté.


« Car la mort n’est pas une chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme d’un accident dont on serait sorti indemne. Nous l’avons vécue… Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants… Ceci, bien sûr, n’est dicible qu’abstraitement. Ou en passant, sans avoir l’air d’y toucher… Ou en riant avec d’autres revenants… Car ce n’est pas crédible, ce n’est pas partageable, à peine compréhensible, puisque la mort est, pour la pensée rationnelle, le seul évènement dont nous ne pourrons jamais faire l’expérience individuelle… »


Alors Jorge Semprun élude, tourne autour du pot, essaie de trouver une nouvelle façon de parler quand même de cette expérience obsédante. Comme il le dit lui-même, le problème n’est pas technique mais moral. Peut-être est-ce d’ailleurs ce qui manque le plus aux gens qui l’entourent comme lorsque, plus tard, en visite à Buchenwald, devant la cheminée du crématoire, quelqu’un lui demande d’un air enjoué : « C’est la cuisine, ça ? » Ce qui, chez Jorge Semprun, provoque cette réaction : « J’avais horreur de moi-même, soudain, d’être capable d’entendre cette question. D’être vivant, en somme ».


Ainsi, pour ne pas se dégoûter davantage de lui-même, pour ne pas reléguer Buchenwald à la forme d’une vague historiette contée en termes usés et falsifiables, Jorge Semprun essaie de nous faire comprendre cette traversée de la mort par l’ampleur de ses conséquences présentes. Jorge Semprun est devenu une victime invisible –reconnu uniquement par lui-même et par les autres victimes- qui souffre d’être en perpétuelle inadéquation avec la vie « normale » en dehors des camps, cette vie qui lui semble à présent réduite, peu ambitieuse, peu consistante.


« C’était que la vie fût un songe, après la réalité rayonnante du camp, qui était terrifiant. »

Bardé de références et de relations, Jorge Semprun essaiera de donner une forme dicible à son expérience en la confrontant à celle des autres et en apprenant une certaine forme d’oubli -qui ne serait pas un mensonge adressé à soi-même mais ce qu’on appellerait aujourd’hui « résilience ». Il s’agit d’ailleurs du projet à l’œuvre dans L’écriture ou la vie. Nous entendrons peu parler de Buchenwald et des souvenirs qui lui sont liés. Jorge Semprun a trouvé peut-être la meilleure façon de toucher autrui dans le récit d’une expérience personnelle : il s’agit de lui faire perdre sa ponctualité pour n’en garder que l’essence universalisable. L’écriture ou la viebouleversera tout lecteur qui a pu connaître –de près ou de loin- cette sensation de décalage irréversible provoquée par l’expérience de la solitude mortelle. Et puisque, finalement, je reste également sans mots pour décrire d’une meilleure façon les sentiments qu’a pu me procurer cette lecture, je me réfugierai dans la facilité et laisserai l’honneur à l’un de mes porte-paroles préféré – Emil Cioran : « Pour qui a respiré la Mort, quelle désolation que les odeurs du Verbe ! »



L'écriture ou la vie ne concerne pas seulement les rescapés... tout le monde pourra se reconnaître dans la situation ci-dessous, lorsque le dialogue ne sert plus à dire mais à faire semblant, à construire une fiction :

Citation:
« Mon témoignage ne correspondait sans doute pas au stéréotype du récit d’horreur auquel il s’attendait. Il ne m’a posé aucune question, n’a demandé aucune précision. A la fin, il est resté plongé dans un silence embarrassé. Embarrassant aussi. Mon premier récit sur les dimanches à Buchenwald était un bide complet.
Alors, pour nous sortir de cette situation gênante, c’est moi qui lui ai posé des questions. Un tas de questions. Il faut dire que j’avais presque un an à rattraper, depuis la libération de Paris. »



Ainsi que dans celle-ci :

Citation:
« Pour mon malheur, ou du moins ma malchance, je ne trouvais que deux sortes d’attitudes chez les gens du dehors. Les uns évitaient de vous questionner, vous traitaient comme si vous reveniez d’un banal voyage à l’étranger. Vous voilà donc de retour ! Mais c’est qu’ils craignaient les réponses, avaient horreur de l’inconfort moral qu’elles auraient pu leur apporter. Les autres posaient des tas de questions superficielles, stupides –dans le genre : c’était dur, hein ?-, mais si on leur répondait, même succinctement, au plus vrai, au plus profond, opaque, indicible, de l’expérience vécue, ils devenaient muets, s’inquiétaient, agitaient les mains, invoquaient n’importe quelle divinité tutélaire pour en rester là. Et ils tombaient dans le silence, comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve. »



« Avais-je le droit de vivre dans l’oubli ? De vivre grâce à cet oubli, à ses dépens ? Les yeux bleus, le regard innocent de la jeune Allemande me rendaient insupportable cet oubli. Pas seulement le mien ; l’oubli général, massif, historique, de toute cette ancienne mort. »

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