mardi 25 mars 2014

Esquisses pour un troisième journal (1991) de Max Frisch




Drôle d’idée de découvrir l’œuvre d’un auteur par le texte qui l’acheva. Commencées dans les années 1980 et achevées de force en 1991 par la mort de Max Frisch, les Esquisses pour un troisième journal n’étaient pas prêtes à être publiées car leur auteur n’en avait pas encore terminé la correction.


Première nouvelle : depuis quand apporte-t-on des corrections à un journal ? Depuis que celui-ci est devenu exercice littéraire à part entière, égalisant en précision et en intentionnalité le roman, la nouvelle, le poème ou la pièce de théâtre. D’autres l’avaient déjà fait avant Max Frisch –je pense à Cesare Pavese et à son Métier de vivre- et la pratique suit le mouvement d’une tradition que Peter von Matt explique dans sa postface :


« Par le terme de « Journal », Max Frisch désigne depuis les années 1940 une forme littéraire qui se distingue fondamentalement de ce que l’on entend généralement par là. Il s’agit d’une composition rigoureusement structurée, de textes de réflexion et de narration, dont les liens tissent un réseau de thèmes et de motifs récurrents. Un « Journal », au sens où l’entend cet auteur, n’est donc pas la somme des notes quotidiennes que l’on prend en plus de son travail d’écrivain, mais un résultat de la volonté artistique au sens le plus strict. »


Ce n’est donc pas pour la spontanéité que l’on lira ces Esquisses pour un troisième journal. Relues et partiellement corrigées, les idées que Max Frisch annota tout au long de ses dernières années sont condensées et prennent la forme d’aphorismes au ton cinglant. Chaque nouvelle entrée est digne d’un micro-thriller mobilisant le strict minimum de personnages : Max Frisch lui-même, son ami Peter Noll condamné à mourir du cancer, son avant-dernière compagne Alice, sa cadette d’un demi-siècle, et la civilisation américaine. Max Frisch pourrait presque louvoyer de pair avec les aphorismes d’Emil Cioran pour la similitude de leur ironie ; tous deux portent sur le monde un même regard chargé d’absurdité. Pour mieux nous faire prendre conscience des ablations subies par les pages de ce journal, le dossier situé à la fin de cette édition nous en livre les originaux, plume en main. Le travail de concision de Max Frisch traduit la volonté d’en écrire le moins possible pour en suggérer le plus :


« Un buisson jaune comme un feu d’artifice. Un magnolia en fleur. Mais sur les montagnes, de l’autre côté, la neige est toujours là. Le bleu, par-dessus, comme le bleu au-dessus de la Méditerranée. Les forêts ne sont pas encore vertes, mais gris-brun, comme le pelage d’un lièvre, on aimerait caresser un jour tout le coteau.
(Hier de nouveau picolé.) »



Certaines pages finissent par n’être composées plus que de quelques phrases aussi tranchantes qu’un slogan publicitaire –Max Frisch n’hésite pas à interpeller le subliminal de son lecteur.


« THANATOS ET EROS
En Amérique cela se dit :
CASUAL SEX. »



Par ailleurs, et on aura l’occasion de le remarquer très rapidement, Max Frisch est engagé ouvertement dans une bataille politique qu’il livre contre les Etats-Unis, et notamment contre l’hégémonie qu’elle tient à assurer face à un monde encore disloqué en deux blocs distincts. A travers le regard de Max Frisch, les Etats-Unis deviennent la figure symbolique de l’assurance stupide, de la confiance en soi prétentieuse et de la ruine de tout esprit d’ouverture aux autres et de réflexion.


Ces passages d’une grande virulence et de portée internationale alternent et contrastent avec des brèves de vie anodines. C’est à ce moment-là qu’on se rappelle qu’elles ont pourtant été délibérément placées par Max Frisch et que, contrairement aux apparences, elles ne sont pas si dérisoires qu’elles n’y paraissent. L’écrivain y parle de ses appartements, de son projet de maison idéale, de ses sacs poubelles et de son ennui. La dualité d’un homme s’exprime à travers cette juxtaposition de considérations. Une face : l’acharnement à se battre contre un monde bâti de guingois ; l’autre face : la fatigue de se détruire pour sauver les dernières ruine d’un monde qui ne mérite en fait aucun sacrifice personnel. Il faut beaucoup d’autodérision pour reconnaître cette contradiction fondamentale et Max Frisch n’en manque pas. A cet égard, il nous rappelle encore une fois l’ironie d’Emil Cioran (cruelle et joyeuse) ou celle de Cesare Pavese (rageuse et désespérée). Tout combat semble perdu d’avance –et peut-être plus encore parce que ces b]Esquisses[/b] marquent l’entrée de l’écrivain dans la période de la vieillesse. L’absurdité vient se mêler à la révélation de la mascarade sociale ainsi que de l’ennui pour asséner une douche froide à la réalité.


« Comment passer toute une soirée (THANKSGIVING) sans une discussion, sans même une tentative allant dans ce sens ? L’hôte, professeur de droit commercial, s’assoit au piano et joue, une fois la dinde consommée et le dessert savouré : des airs de comédies musicales que chacun connaît ici, et ceux qui ne sont pas trop vieux passent deux heures debout autour du piano à chanter à tue-tête. Il y a du vin, du whisky aussi, du feu dans la cheminée. A quoi bon une quelconque conservation ? Ce qu’il y a à dire entre humains a déjà été dit, le premier drink à la main. »


Drôle d’idée donc, de découvrir l’œuvre d’un auteur par son dernier texte. Et pourtant, idée judicieuse, tombant à point nommé pour tous ceux désirant découvrir l’esprit véritable d’un homme –la fulgurance de la vision qui l’étreint lorsqu’il commence à sentir que son tour est bientôt venu de passer l’arme à gauche. Esquisses pour un troisième journal me semble être une excellente introduction à l’œuvre de Max Frisch dans le sens où, représentant l’évolution ultime du parcours d’un homme, elle donne l’impression de pouvoir mieux comprendre les étapes antérieures de son existence –que l’on ramènera symboliquement à chacun de ses autres textes.


Là où je vois des ressemblances entre Emil Cioran et Max Frisch (dégoût des mots) :
Citation:
« Un haut-le-cœur presque irrépressible devant la machine à écrire, tentatives d’écriture manuscrite, une fois aussi sur bande magnétique, mais rien n’y fait -
Faut-il que j’aie quelque chose à dire ? »



Là où je vois des ressemblances entre Cesare Pavese et Max Frisch (démission) :
Citation:
« Parmi les choses que j’aurais dû écrire, il y a ce dont j’ai fait cadeau dans un petit chapitre : une autobiographie financière. […] Ce serait beaucoup de travail. Ai-je simplement été trop paresseux ?
Dommage. »



Mais aussi dans leur rapport à la solitude et leur manière de l'exprimer :
Max Frisch a écrit:
« Je lave la vaisselle -
Est-ce que je suis dans la solitude ?
Je sèche la vaisselle -
Parfois j’aime bien être seul. »

Cesare Pavese a écrit:
« De nouveau seul. Tu te fais un home d’un bureau, d’un ciné, de deux mâchoires serrées. »


Spoiler:
Houellebecq, fidèle disciple ?

Citation:
« Tu déjeuneras seul
D’un panini saumon
Dans la rue Choiseul
Et tu trouveras ça bon. »

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