mardi 25 mars 2014

Entretiens (1995) d'Emil Cioran





Précis de décompositionSyllogismes de l’amertumeLa tentation d’existerDe l’inconvénient d’être néBréviaire des vaincusL’élan vers le pire… Lorsqu’on lit Emil Cioran, on se demande souvent : comment est-il possible d’avoir écrit des textes portant de tels titres, et de continuer à vivre malgré tout ? Cette question, Fritz J. Raddatz l’a posée pour nous à l’écrivain lors d’un entretien donné en 1986 : « Comment vit un homme comme vous, comment peut-il aimer, s’amuser, aller au cinéma, manger, boire ? ». Voici une question triviale qui ne cesse cependant de nous interroger, en bons disciples de Cioran, avide des contradictions inhérentes à la condition humaine. Ce à quoi l’écrivain répond : « Il y a les pensées de tous les jours. Et il y a les pensées qui ne vous viennent que par éclairs ». Dans sa brièveté, à la manière de ses aphorismes, Emil Cioran s’exprime avec justesse. Sa simplicité devient évidence. Il répond à toute question existentielle sans chercher à se construire une mythologie. Le rapport d’Emil Cioran au langage y est peut-être pour quelque chose. Le français n’est pas sa langue natale : arrivé à Paris en 1937, il n’écrira son premier livre en français que dix ans plus tard, et encore avec difficulté car le roumain et le français n’ont rien de semblable. L’un est flexible, modulable, autorisant l’ajout ou la suppression variable des préfixes et des suffixes, lorsque l’autre est figée dans un carcan défini une fois pour toutes. Chaque phrase écrite par Emil Cioran –au moins pour ses premiers livres écrits en français- est donc le résultat d’une longue torture grammaticale qui résulte sur la concision que l’on connaît.


Emil Cioran s’explique également sur sa prédilection pour les aphorismes. Ceux-ci lui permettent d’être à l’image de sa nature d’être humain contradictoire. Pourquoi vouloir construire un système philosophique irréfutable, lorsque tout est faillible, soumis à la variation et à l’incohérence de l’individu avec lui-même ? L’aphorisme, au contraire, permet d’exprimer une idée locale, résultat d’une expérience unique. Et cette justification même, construction d’un édifice stable pour justifier l’instabilité des édifices, fait partie de ces contradictions qu’Emil Cioran ne cesse de révéler en lui et chez les autres.


Pour une fois, j’aimerais pouvoir faire preuve d’autant de concision qu’Emil Cioran pour parler de cet ouvrage. Malheureusement, n’est pas Cioran qui veut, et il faut mêler l’acuité de la perception à l’esprit de synthèse pour parvenir au moins à l’égaler. Lire ses Entretiens après avoir déjà abordé l’homme par le biais de quelques-uns de ses livres constitue une démarche enrichissante. L’esprit aime élaborer ses légendes, et si Emil Cioran avait pu apparaître, après avoir lu De l’inconvénient d’être né et Syllogismes de l’amertume, comme un homme au désespoir surmonté et au comique amer, aurait-on pu supposer qu’il n’était pas que cela ? qu’il était aussi un homme ouvert, sociable, empathique, fasciné par l’homme et ébloui par la profondeur qui se cache en lui ? Emil Cioran nous livre une leçon en nous apprenant que la teneur d’un texte ne doit pas être prise pour argent comptant. Tant d’éléments parasites se glissent de l’expérience à la sensation, de la sensation à l’idée, de l’idée à l’écrit, de l’écrit à l’interprétation… Parce qu’ils ont été conçus lors de ses nuits d’insomnie ou lors de ses passages dépressifs, les textes d’Emil Cioran ne révèlent qu’une facette de sa personnalité ; les propos rapportés dans ses Entretiens nous permettent d’en découvrir une autre portion.


Emil Cioran revient également sur son enfance (« je ne connais pas un cas d’enfance plus heureuse que la mienne. Je vivais près des Carpates, jouant librement dans les champs et dans la montagne, sans obligations ni devoirs. Ce fut une enfance extraordinairement heureuse »), sur le déchirement que provoqua en lui la découverte de la ville, sur ses années d’insomnie, sur sa vie à Paris, sur ses influences littéraires et ses fréquentations quotidiennes. Après de nombreuses crises, on découvre l’existence marginale et modeste d’un homme qui n’a jamais voulu exercer de profession, et qui a vécu comme un étudiant jusqu’à la quarantaine dépassée, déjeunant au restaurant universitaire et logeant dans une mansarde :


« A Paris, j’avais très bien organisé ma vie, mais ça n’a pas marché comme je l’avais prévu. J’étais immatriculé à la Sorbonne et pendant des années, jusqu’à l’âge de quarante ans, j’ai mangé à l’université en tant qu’étudiant. Malheureusement quand j’ai eu quarante ans on m’a convoqué pour me dire : « Monsieur, maintenant c’est fini, il y a une limite d’âge, c’est fixé à vingt-sept ans. » Et d’un coup, tous mes projets de liberté s’étaient effondrés. »



Si besoin était, ces Entretiens permettront au lecteur de faire planer un visage souriant –légèrement moqueur, mais profondément empathique- au-dessus de titres tels que Précis de décomposition ou Sur les cimes du désespoir. Ceux-ci n’en perdront pas pour autant leur légitimité, et s’enrichiront bien au contraire de l’humanité d’Emil Cioran mais aussi –et surtout- de son effroyable modestie :


« Après, j’ai écrit un autre livre, ensuite un autre. Uniquement parce que j’étais un homme inoccupé, qui n’a jamais exercé de métier. Il fallait tout de même que je fasse quelque chose. J’ai fait ces petits livres, comme vous voyez. »


On l’en remercie…



Pourquoi l'aphorisme plutôt que le système ?

Citation:
« Quand quelqu’un entreprend un essai de quarante pages sur quoi que ce soit, il part de certaines affirmations préalables et il en reste prisonnier. Une certaine idée de la probité l’oblige à aller jusqu’au bout en les respectant, à ne pas se contredire ; cependant, tandis qu’il progresse, le texte lui présente d’autres tentations, qu’il lui faut rejeter, parce qu’elles s’écartent de la voie tracée. On est enfermé dans un cercle que l’on a soi-même tracé. C’est ainsi qu’en se voulant probe, on tombe dans la fausseté, et dans le manque de véracité. Si cela se produit dans un essai de quarante pages, que ne se passera-t-il pas dans un système ! Là est le drame de toute réflexion structurée : ne pas permettre la contradiction. C’est ainsi que l’on tombe dans le faux, que l’on se ment pour sauvegarder la cohérence. En revanche, si l’on produit des fragments, on peut, en une même journée, dire une chose et son contraire. Pourquoi ? Parce que chaque fragment est issu d’une expérience différente, et que ces expériences, elles, sont vraies : elles sont l’essentiel. »



Son opinion sur Nietzsche :
Citation:


« Même Nietzsche me semble trop naïf. Je me suis éloigné de Nietzsche pour lequel j’ai eu beaucoup de sympathie, d’admiration. Mais je me suis rendu compte qu’il y avait un côté trop jeune chez lui. Pour moi. Parce que j’étais plus pourri que lui, plus vieux. Quand même, je connaissais mieux les hommes. J’avais une expérience de la vie, de l’homme plus profonde que lui. Pas le génie. Mais n’importe qui, une concierge, peut avoir une expérience plus grande qu’un philosophe. Bien que je n’aie pas de biographie, comme j’ai dit, j’ai vécu. Nietzsche était un solitaire… Au fond, il n’a connu toutes ces choses que de loin. »

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